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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

Ils cherchèrent et firent quelques trouvailles heureuses: de larges talles d'arbustes chargés de baies
grasses, qu'ils égrenèrent industrieusement dans leurs seaux. Ceux-ci furent pleins en une heure; alors ils

se relevèrent et s'assirent sur un arbre tombé, pour se reposer.

D'innombrables moustiques et maringouins tourbillonnaient dans l'air brûlant de l'après-midi. À chaque
instant il fallait les écarter d'un geste; ils décrivaient une courbe affolée et revenaient de suite,

impitoyables, inconscients, uniquement anxieux de trouver un pouce carré de peau pour leur piqûre; à

leur musique suraiguë se mêlait le bourdonnement des terribles mouches noires, et le tout emplissait le

bois comme un grand cri sans fin. Les arbres verts étaient rares: de jeunes bouleaux, quelques trembles,

des taillis d'aunes agitaient leur feuillage au milieu de la colonnade des troncs dépouillés et noircis.

François Paradis regarda autour de lui comme pour s'orienter.

- Les autres ne doivent pas être loin, dit-il.

- Non, répondit Maria à voix basse.

Mais ni l'un ni l'autre ne poussa un cri d'appel.

Un écureuil descendit du tronc d'un bouleau mort et les guetta quelques instants de ses yeux vifs avant de
se risquer à terre. Au milieu de la clameur ivre des mouches, les sauterelles pondeuses passaient avec un

crépitement sec; un souffle de vent apporta à travers les aunes le grondement lointain des chutes.

François Paradis regarda Maria à la dérobée, puis détourna de nouveau les yeux en serrant très fort ses
mains l'une contre l'autre. Qu'elle était donc plaisante à contempler! D'être assis auprès d'elle d'entrevoir

sa poitrine forte, son beau visage honnête et patient, la simplicité franche de ses gestes rares et de ses

attitudes, une grande faim d'elle lui venait et en même temps un attendrissement émerveillé, parce qu'il

avait vécu presque toute sa vie rien qu'avec d'autres hommes, durement, dans les grands bois sauvages ou

les plaines de neige.

Il sentait qu'elle était de ces femmes qui, lorsqu'elles se donnent, donnent tout sans compter: l'amour de
leur corps et de leur coeur, la force de leurs bras dans la besogne de chaque jour, la dévotion complète

d'un esprit sans détours. Et le tout lui paraissait si précieux qu'il avait peur de le demander.

- Je vais descendre à Grand-Mère la semaine prochaine, dit-il à mi-voix, pour travailler sur l'écluse à
bois. Mais je ne prendrai pas un coup, Maria, pas un seul!

Il hésita un peu et demanda abruptement, les yeux à terre:

- Peut-être... vous a-t-on dit quelque chose contre moi?

- Non.

- C'est vrai que j'avais coutume de prendre un coup pas mal, quand je revenais des chantiers et de la
drave; mais c'est fini. Voyez-vous, quand un garçon a passé six mois dans le bois à travailler fort et à

avoir de la misère et jamais de plaisir, et qu'il arrive à La Tuque ou à Jonquière avec toute la paye de

l'hiver dans sa poche, c'est quasiment toujours que la tête lui tourne un peu: il fait de la dépense et il se

met chaud des fois... Mais c'est fini.

«Et c'est vrai aussi que je sacrais un peu. À vivre tout le temps avec des hommes rough dans le

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