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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

se faire.

- Et y a-t-il bien des Canadiens là où vous êtes? Parle-t-on français?

- Là où j'étais en premier, dans l'État du Maine, il y avait plus de Canadiens que d'Américains ou
d'Irlandais; tout le monde parlait français; mais à la place où je reste maintenant, qui est dans l'État de

Massachusetts, il y en a moins. Quelques familles tout de même; on va veiller le soir...

- Samuel a pensé à aller dans l'Ouest, un temps, dit la mère Chapdelaine, mais je n'aurai jamais voulu. Au
milieu de monde qui ne parle que l'anglais, j'aurais été malheureuse tout mon règne. Je lui ai toujours dit:

«Samuel, c'est encore parmi le Canadiens que les Canadiens sont le mieux.»

Lorsque les Canadiens français parlent d'eux mêmes, ils disent toujours Canadiens, sans plus; et toutes
les autres races qui ont derrière eux peuplé le pays jusqu'au Pacifique, ils ont gardé pour parler d'elles

leurs appellations d'origine: Anglais, Irlandais, Polonais, ou Russes, sans admettre un seul instant que

leurs fils, même nés dans le pays, puissent prétendre aussi au nom de Canadiens. C'est là un titre qu'ils se

réservent tout naturellement et sans intention d'offense, de par leur héroïque antériorité.

- Et c'est-y une grosse place là où vous êtes?

- Quatre-vingt-dix mille, dit Lorenzo avec une moue de modestie.

- Quatre-vingt-dix mille! Plus gros que Québec!

- Oui. Et par les chars on n'est qu'à une heure de Boston. Ça c'est une vraie grosse place.

Alors il se mit à leur parler des grandes villes américaines et de leurs splendeurs, de la vie abondante et
facile, pétrie de raffinements inouïs, qu'y mènent les artisans à gros salaires.

On l'écouta en silence. Dans le rectangle de la porte ouverte les dernières teintes cramoisies du ciel se
fondaient en nuances plus pâles, auxquelles la masse indistincte de la forêt faisait un immense socle noir.

Les maringouins arrivaient en légions si nombreuses que leur bourdonnement formait une clameur, une

vaste note basse qui emplissait la clairière comme un mugissement.

- Télesphore, commanda le père Chapdelaine, fais-nous de la boucane... Prends la vieille chaudière.

Télesphore prit le seau dont le fond commençait à se décoller, y tassa de la terre, puis le remplit de
copeaux secs et de brindilles qu'il alluma. Quand le feu monta en une flamme claire, il revint avec une

brassée d'herbes et de feuilles dont il couvrit la flamme; une colonne de fumée âcre s'éleva, que le vent

poussa dans la maison, chassant les innombrables moustiques affolés. Avec des soupirs de soulagement

l'on put enfin goûter un peu de repos, interrompre la guérilla.

Le dernier maringouin vint se poser sur la figure de la petite Alma-Rose. Gravement elle récita les
paroles sacramentelles:

- Mouche, mouche diabolique, mon nez n'est pas une place publique!

Puis elle écrasa prestement la bestiole d'une tape.

La boucane entrait par la porte en une colonne oblique; une fois dans la maison, soustraite à la poussée
du vent, elle enflait et se répandait en nuées ténues; les murs devinrent vagues et lointains; le groupe

assis entre la porte et le poêle se réduisit à un cercle de figures brunes suspendues dans la fumée blanche.

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