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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
et commencent leur longue navigation hasardeuse à travers les rapides. Et à tous les coudes des rivières, à toutes les chutes, partout où les innombrables billots bloquent et s'amoncellent, il faut encore le concours des draveurs forts et adroits, habitués à la besogne périlleuse, pour courir sur les troncs demi-submergés, rompre les barrages, aider tout le jour avec la hache et la gaffe à la marche heureuse des pans de forêt qui descendent.
- De la misère, s'exclama Légaré avec mépris. Les jeunesses d'à présent ne savent pas ce que c'est que d'avoir de la misère. Quand elles ont passé trois mois dans les bois elles se dépêchent de redescendre et d'acheter des bottines jaunes, des chapeaux durs et des cigarettes pour aller voir les filles. Et même dans les chantiers, à cette heure, ils sont nourris pareil comme dans les hôtels, avec de la viande et des patates tout l'hiver. Il y a trente ans...
Il se tut quelques instants et exprima d'un seul hochement de tête les changements prodigieux qu'avaient amenés les années.
- Il y a trente ans, quand on a fait la ligne pour amener les chars de Québec, j'étais là, moué, et je vous dis que ça c'était de la misère. Je n'avais que seize ans, mais je bûchais avec les autres pour clairer la ligne, toujours à vingt-cinq milles en avant du fer, et je suis resté quatorze mois sans voir une maison. On n'avait pas de tentes non plus pendant l'été: rien que des abris en branches de sapin qu'on se faisait soi-même, et du matin à la nuit c'était bûche, bûche, bûche, mangé par les mouches et dans la même journée trempé de pluie et rôti de soleil.
«Le lundi matin on ouvrait une poche de fleur et on se faisait des crêpes plein un siau, et tout le reste de la semaine, trois fois par jour, pour manger, on allait puiser dans le siau. Le mercredi n'était pas arrivé qu'il n'y avait déjà plus de crêpes, parce qu'elles se collaient toutes ensemble; il n'y avait plus rien qu'un bloc de pâte. On se coupait un gros morceau de pâte avec son couteau, on se mettait ça dans le ventre et puis bûche et bûche encore!...
«Quand on est arrivé à Chicoutimi, où les provisions venaient par eau, on était pire que les Sauvages, quasiment tout nus, la peau toute déchirée par les branches, et j'en connais qui se sont mis à pleurer quand on leur a dit qu'ils pouvaient s'en retourner chez eux, parce qu'ils pensaient qu'ils allaient trouver tout le monde mort, tant ça leur avait paru long. Ça, c'était de la misère.
- C'est vrai, dit le père Chapdelaine, je me rappelle ce temps-là. Il n'y avait pas une seule maison en haut du lac: rien que des Sauvages et quelques chasseurs qui montaient par là l'été en canot et l'hiver dans des traîneaux à chiens, quasiment comme aujourd'hui au Labrador.
Les jeunes gens écoutaient avec curiosité ces récits d'autrefois.
- Et à cette heure, fit Esdras, nous voilà icitte à quinze milles en haut du lac, et quand le bateau de Roberval marche on peut descendre aux chars en douze heures de temps.
Ils songèrent à cela pendant quelque temps sans parler: à la vie implacable d'autrefois, à la courte journée de voyage qui maintenant les séparait seulement des prodiges de la voie ferrée, et ils s'émerveillèrent avec sincérité.
Tout à coup Chien grogna sourdement; un bruit de pas se fit entendre au dehors.
- Encore de la visite! s'écria la mère Chapdelaine d'un ton d'étonnement joyeux.
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