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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
ramena la fête de sainte Anne, leurs plants chargés de grappes formaient de larges taches bleues au milieu du rose des fleurs de bois de charme qui commençaient à mourir.
Les forêts du pays de Québec sont riches en baies sauvages; les atocas, les grenades, les raisins de cran, la salsepareille ont poussé librement dans le sillage des grands incendies; mais le bleuet, qui est la luce ou myrtille de France, est la plus abondante de toutes les baies et la plus savoureuse. Sa cueillette constitue de juillet à septembre une véritable industrie pour les familles nombreuses qui vont passer toute la journée dans le bois, théories d'enfants de toutes tailles balançant des seaux d'étain, vides le matin, emplis et pesants le soir. D'autres ne cueillent les bleuets que pour eux-mêmes, afin d'en faire des confitures ou les tartes fameuses qui sont le dessert national du Canada français.
Deux ou trois fois au début de juillet Maria alla cueillir des bleuets avec Télesphore et Alma-Rose; mais l'heure de la maturité parfaite n'était pas encore venue, et le butin qu'ils rapportèrent suffit à peine à la confection de quelques tartes de proportions dérisoires.
- Le jour de la fête de sainte Anne, dit la mère Chapdelaine en guise de consolation, nous irons tous en cueillir; les hommes aussi, et ceux qui n'en rapporteront pas une pleine chaudière n'en mangeront pas.
Mais le samedi soir, qui était la veille de la fête de sainte Anne, fut pour les Chapdelaine une veillée mémorable et telle que leur maison dans les bois n'en avait pas encore connue.
Quand les hommes revinrent de l'ouvrage, Eutrope Gagnon était déjà là. Il avait soupé, disait-il, et pendant que les autres prenaient leur repas, il resta assis près de la porte, se balançant sur deux pieds de sa chaise dans le courant d'air frais. Les pipes allumées, la conversation roula naturellement sur les travaux de la terre et le soin du bétail.
- À cinq hommes, dit Eutrope, on fait gros d terre en peu de temps. Mais quand on travaille seul comme moi, sans cheval pour traîner les grosses pièces, ça n'est guère d'avant et on a de la misère. Mai ça avance pareil, ça avance.
La mère Chapdelaine, qui l'aimait et que l'idée de son labeur solitaire pour la bonne cause remplis sait d'ardente sympathie, prononça des paroles d'encouragement.
- Ça ne va pas si vite seul, c'est vrai; mais un homme seul se nourrit sans grande dépense, et puis votre frère Égide va revenir de la drave avec deux, trois cents piastres pour le moins, en temps pour les foins et la moisson, et si vous restez tous les deux icitte l'hiver prochain, dans moins de deux ans vous aurez unie belle terre.
Il approuva de la tête et involontairement son regard se leva sur Maria, impliquant que d'ici à deux ans, si tout allait bien, il pourrait songer peut-être...
- La drave marche-t-elle bien? demanda Esdras. As-tu des nouvelles de là-bas?
- J'ai eu des nouvelles par Ferdinand Larouche, un des garçons de Thadée Larouche de Honfleur, qui est revenu de La Tuque le mois dernier. Il a dit que ça allait bien; les hommes n'avaient pas trop de misère.
Les chantiers, la drave, ce sont les deux chapitres principaux de la grande industrie du bois, qui pour les hommes de la province de Québec est plus importante encore que celle de la terre. D'octobre à avril les haches travaillent sans répit et les forts chevaux traînent les billots sur la neige jusqu'aux berges des rivières glacées; puis, le printemps venu, les piles de bois s'écroulent l'une après l'autre dans l'eau neuve
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