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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

- Je perds connaissance... Ah! Je perds connaissance.

Mais il s'interrompit en la voyant venir et poussa un rugissement:

- De l'eau frette! Blasphème! Donnez-moi de l'eau frette!

Il saisit le seau, en vida la moitié, se versa le reste sur la tête et dans le cou et aussitôt, ruisselant, se jeta
de nouveau sur la souche vaincue et commença à la rouler vers un des tas comme on emporte une prise.

Maria resta là quelques instants, regardant le labeur des hommes et le résultat de ce labeur, plus frappant
de jour en jour, puis elle reprit le chemin de la maison, balançant le seau vide, heureuse de se sentir

vivante et forte sous le soleil éclatant, songeant confusément aux choses heureuses qui étaient en route et

ne pouvaient manquer de venir bientôt, si elle priait avec assez de ferveur et de patience.

Déjà loin, elle entendait encore les voix des hommes qui la suivaient, se répercutant au-dessus de la terre
durcie par la chaleur. Esdras, les mains déjà jointes sous un jeune cyprès tombé, disait d'un ton placide:

- Tranquillement... ensemble!

Légaré se colletait avec quelque nouvel adversaire inerte, et jurait d'une voix étouffée.

- Blasphème! je te ferai bien grouiller, moué...

Son halètement s'entendait aussi, presque aussi fort que ses paroles. Il soufflait une seconde, puis se ruait
de nouveau à la bataille, raidissant les bras, tordant ses larges reins.

Et une fois de plus sa voix s'élevait en jurons et en plaintes.

- Je te dis que le t'aurai... Ah! ciboire! Qu'il fait donc chaud... On va mourir...

Sa plainte devenait un grand cri.

- Boss! On va mourir à faire de la terre!

La voix du père Chapdelaine lui répondait un peu étranglée, mais joyeuse.

- Toffe, Edwige, toffe! La soupe aux pois sera bientôt prête.

Bientôt en effet Maria sortait de nouveau sur le seuil, et, les mains ouvertes de chaque côté de la bouche
pour envoyer plus loin le son, elle annonçait le dîner par un grand cri chantant.

Vers le soir, le vent se réveilla et une fraîcheur délicieuse descendit sur la terre comme un pardon. Mais
le ciel pâle restait vide de nuages.

- Si le beau temps continue, dit la mère Chapdelaine, les bleuets seront mûrs pour la fête de sainte Anne.

CHAPITRE V

Le beau temps continua et dès les premiers jours de juillet les bleuets mûrirent.

Dans les brûlés, au flanc des coteaux pierreux, partout où les arbres plus rares laissaient passer le soleil,
le Sol avait été jusque-là presque uniformément rose, du rose vif des fleurs qui couvraient les touffes de

bois de charme; les premiers bleuets, roses aussi, s'étaient confondus avec ces fleurs; mais sous la chaleur

persistante ils prirent lentement une teinte bleu pâle, puis bleu de roi, enfin bleu violet, et quand juillet

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