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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
Le soleil glissa vers l'horizon, disparut; le ciel prit de délicates teintes pâles au-dessus de la lisière sombre du bois, et l'heure du souper ramena vers la maison cinq hommes couleur de terre.
En les servant la mère Chapdelaine demanda cent détails sur le travail de la journée, et quand l'idée du coin de terre déblayé, magnifiquement nu, enfin prêt pour la culture, eut pénétré son esprit, elle montra une sorte d'extase.
Les poings sur les hanches, dédaignant de s'attabler à son tour, elle célébra la beauté du monde telle qu'elle la comprenait: non pas la beauté inhumaine, artificiellement échafaudée par les étonnements des citadins, des hautes montagnes stériles et des mers périlleuses, mais la beauté placide et vraie de la campagne au sol riche, de la campagne plate qui n'a pour pittoresque que l'ordre des longs sillons parallèles et la douceur des eaux courantes, de la campagne qui s'offre nue aux baisers du soleil avec un abandon d'épouse.
Elle se fit le chantre des gestes héroïques des quatre Chapdelaine et d'Edwige Légaré, de leur bataille contre la nature barbare et de leur victoire de ce jour. Elle distribua les louanges et proclama son légitime orgueil, cependant que les cinq hommes fumaient silencieusement leur pipe de bois ou de plâtre, immobiles comme des effigies après leur longue besogne: des effigies couleur d'argile, aux yeux creux de fatigue.
- Les souches sont dures, prononça enfin le père Chapdelaine, les racines n'ont pas pourri dans la terre autant que j'aurais cru. Je calcule que nous ne serons pas clairs avant trois semaines.
Il questionnait Légaré du regard; celui-ci approuva, grave.
- Trois semaines... Ouais, blasphème! C'est ça que je calcule aussi.
Ils se turent de nouveau, patients et résolus comme des gens qui commencent une longue guerre.
Le printemps canadien n'avait encore connu que quelques semaines de vie que l'été du calendrier venait déjà et il sembla que la divinité qui réglementait le climat du lieu donnât soudain à la marche naturelle des saisons un coup de pouce auguste, afin de rejoindre une fois de plus dans leur cycle les contrées heureuses du sud. Car la chaleur arriva soudain, torride, une chaleur presque aussi démesurée que l'avait été le froid de l'hiver. Les cimes des épinettes et des cyprès, oubliées par le vent, se figèrent dans une immobilité perpétuelle; au-dessus de leur ligne sombre s'étendit un ciel auquel l'absence de nuages donnait une apparence immobile aussi, et de l'aube à la nuit le soleil brutal rôtit la terre.
Les cinq hommes continuaient le travail, et de jour en jour la clairière qu'ils avaient faite s'étendait un peu plus grande derrière eux, nue, semée de déchirures profondes qui montraient la bonne terre.
Maria alla leur porter de l'eau un matin.
Le père Chapdelaine et Tit'Bé coupaient des aunes; Da'Bé et Esdras mettaient en tas les arbres coupés. Edwige Légaré s'était attaqué seul à une souche; une main contre le tronc, de l'autre il avait saisi une racine comme on saisit dans une lutte la jambe d'un adversaire colossal, et il se battait contre l'inertie alliée du bois et de la terre en ennemi plein de haine que la résistance enrage. La souche céda tout à coup, se coucha sur le sol; il se passa la main sur le front et s'assit sur une racine, couvert de sueur, hébété par l'effort. Quand Maria arriva près de lui avec le seau à demi plein d'eau, les autres ayant bu, il était encore immobile, haletant, et répétait d'un air égaré:
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