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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

bientôt ils commencèrent à manger avec avidité. Les deux femmes les servaient, remplissaient les
assiettes vides, apportant le grand plat de lard et de pommes de terre bouillies, versant le thé chaud dans

les tasses. Quand la viande eut disparu, les dîneurs remplirent leurs soucoupes de sirop de sucre dans

lequel ils trempèrent de gros morceaux de pain tendre; puis, bientôt rassasiés parce qu'ils avaient mangé

vite et sans un mot, ils repoussèrent leurs assiettes et se renversèrent sur les chaises avec des soupirs de

contentement, plongeant leurs mains dans leurs poches pour y chercher les pipes et les vessies de porc

gonflées de tabac.

Edwige Légaré alla s'asseoir sur le seuil et répéta deux ou trois fois: «j'ai bien mangé... j'ai bien mangé...»
de l'air d'un juge qui rend un arrêt impartial, après quoi il s'adossa au chambranle et laissa la fumée de sa

pipe et le regard de ses petits yeux pâles suivre dans l'air le même vagabondage inconscient... Le père

Chapdelaine s'abandonna peu à peu sur sa chaise et finit par s'assoupir; les autres fumèrent et devisèrent

de leur ouvrage.

- S'il y a quelque chose, dit la mère Chapdelaine, qui pourrait me consoler de rester si loin dans le bois,
c'est de voir mes hommes faire un beau morceau de terre... Un beau morceau de terre qui a été plein de

bois et de chicots et de racines et qu'on revoit une quinzaine après, nu comme la main, prêt pour la

charrue, je suis sûre qu'il ne peut rien y avoir au monde de plus beau et de plus aimable que ça.

Les autres approuvèrent de la tête et restèrent silencieux quelque temps, savourant l'image. Bientôt voici
que le père Chapdelaine se réveillait rafraîchi par son somme et prêt pour la besogne; ils se levèrent et

sortirent de la maison.

L'espace sur lequel ils avaient travaillé le matin restait encore semé de souches et embarrassé de buissons
d'aunes. Ils se mirent à couper et à arracher les aunes, prenant les branches par faisceaux dans leurs mains

et les tranchant à coups de hache, ou bien creusant le sol autour des racines et arrachant l'arbuste entier

d'une seule tirée. Quand les aunes eurent disparu, il restait les souches.

Légaré et Esdras s'attaquèrent aux plus petites sans autre aide que leurs haches et de forts leviers de bois.
À coups de hache, ils coupaient les racines qui rampaient à la surface du sol, puis enfonçaient un levier à

la base du tronc et pesaient de toute leur force, la poitrine appuyée sur la barre de bois. Lorsque l'effort

était insuffisant pour rompre les cent liens qui attachaient l'arbre à la terre, Légaré continuait à peser de

tout son poids pour le soulever un peu, avec des grognements de peine, et Esdras reprenait sa hache et

frappait furieusement ait ras du sol, tranchant l'une après l'autre les dernières racines.

Plus loin les trois autres hommes manoeuvraient l'arrache-souches auquel était attelé le cheval
Charles-Eugène. La charpente en forme de pyramide tronquée était amenée au-dessus d'une grosse

souche et abaissée, la souche attachée avec des chaînes passant sur une poulie, et à l'autre extrémité de la

chaîne le cheval tirait brusquement, jetant tout son poids en vivant et faisant voler les mottes de terre

sous les crampons de ses sabots. C'était une courte charge désespérée, un élan de tempête que la

résistance arrêtait souvent au bout de quelques pieds seulement comme la poigne d'une main brutale;

alors les épaisses lames d'acier des haches montaient de nouveau, jetaient un éclair au soleil, retombaient

avec un bruit sourd sur les grosses racines, pendant que le cheval soufflait quelques instants, les yeux

fous, avant l'ordre bref qui le jetterait en avant de nouveau. Et après cela, il restait encore à traîner et

rouler sur le sol vers les tas les grosses souches arrachées, à grand renfort de reins et de bras raidis et de

mains souillées de terre, aux veines gonflées, qui semblaient lutter rageusement avec le tronc massif et

les grosses racines torves.

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