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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
la fois aigus et simples, dans un visage couleur d'argile surmonté de cheveux d'une teinte presque pareille et éternellement haché de coupures. Car il se rasait deux ou trois fois par semaine, par une inexplicable coquetterie, et toujours le soir, devant le morceau de miroir pendu au-dessus de la pompe, à la lueur falote de la petite lampe, promenant le rasoir sur sa barbe dure avec des grognements d'effort et de peine. Vêtu d'une chemise et de pantalons en étoffe du pays, d'un brun terreux, chaussé de grandes bottes poussiéreuses, il était en vérité tout entier couleur de terre, et son visage n'exprimait qu'une rusticité terrible.
Le père Chapdelaine, ses trois fils et son homme engagé commencèrent donc à faire de la terre.
Le bois serrait encore de près les bâtiments qu'ils avaient élevés eux-mêmes quelques années plus tôt; la petite maison carrée, la grange de planches mal jointes, l'étable de troncs bruts entre lesquels on avait forcé des chiffons et de la terre.
Entre les quelques champs déjà défrichés, nus et la lisière de grands arbres au feuillage sombre s'étendait un vaste morceau de terrain que la hache n'avait que timidement entamé. Quelques troncs verts avaient été coupés et utilisés comme pièces de charpente; de chicots secs, sciés et fendus, avaient alimenté tout un hiver le grand poêle de fonte; mais le sol était encore recouvert d'un chaos de souches, de racines entremêlées, d'arbres couchés à terre, trop pourris pour brûler, d'autres arbres morts mais toujours debout a milieu d'un taillis d'aunes.
Les cinq hommes s'acheminèrent un matin vers cette pièce de terre et se mirent à l'ouvrage de suite e sans un mot, car la tâche de chacun avait été fixée d'avance.
Le père Chapdelaine et Da'Bé se postèrent en face l'un de l'autre de chaque côté d'un arbre debout et commencèrent à balancer en cadence leurs haches à manche de merisier. Chacun d'eux faisait d'abord une coche profonde dans le bois, frappant patiemment au même endroit pendant quelques secondes, puis la hache remonta brusquement, attaquant le tronc obliquement un pied plus haut et faisant voler à chaque coup un copeau épais comme la main et taillé dans le sens de la fibre. Quand leurs deux entailles étaient près de se rejoindre, l'un d'eux s'arrêtait et l'autre frappait plus lentement, laissant chaque fois sa hache un moment dans l'entaille; la lame de bois qui tenait encore l'arbre debout par une sorte de miracle cédait enfin, le tronc se penchait et les deux bûcherons reculaient d'un pas et le regardaient tomber, poussant un grand cri afin que chacun se gare.
Edwige Légaré et Esdras s'avançaient alors, et lorsque l'arbre n'était pas trop lourd pour leurs forces jointes ils le prenaient chacun par un bout, croisant leurs fortes mains sous la rondeur du tronc, puis se redressaient, raidissant avec peine l'échine et leurs bras qui craquaient aux jointures et s'en allaient le porter sur un des tas proches, à pas courts et chancelants, enjambant péniblement les autres arbres encore couchés à terre. Quand ils jugeaient le fardeau trop pesant Tit'Bé s'approchait, menant le cheval Charles-Eugène qui traînait le bacul auquel était attachée une forte chaîne; la chaîne était enroulée autour du tronc et assujettie, le cheval s'arc-boutait, et avec un effort qui gonflait les muscles de ses hanches, traînait sur la terre le tronc qui frôlait les souches et écrasait les jeunes aunes.
À midi Maria sortit sur le seuil et annonça par un long cri que le dîner était prêt. Les hommes se redressèrent lentement parmi les souches, essuyant d'un revers de main les gouttes de sueur qui leur coulaient dans les yeux, et prirent le chemin de la maison.
La soupe aux pois fumait déjà dans les assiettes. Les cinq hommes s'attablèrent lentement, comme un peu étourdis par le dur travail; mais à mesure qu'ils reprenaient leur souffle leur grande faim s'éveillait et
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