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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
belle façon et essayait toujours de parler comme les Français; et d'autres... sans compter ton père, qui est venu nous voir quasiment toutes les semaines pendant trois ans avant que je me décide...
Trois ans... Maria songea qu'elle n'avait encore vu François Paradis que deux fois dans toute sa vie de jeune fille et elle se sentait honteuse de son émoi.
CHAPITRE IV
Avec juin le vrai printemps vint brusquement après quelques jours froids. Le soleil brutal chauffa la terre et les bois, les dernières plaques de neige s'évanouirent, même à l'ombre des arbres serrés; la rivière Péribonka grimpa peu à peu le long de se hautes berges rocheuses et vint noyer les buisson d'aunes et les racines des premières épinettes; un boue prodigieuse emplit les chemins. La terre canadienne se débarrassa des derniers vestiges de l'hiver avec une sorte de rudesse hâtive, comme par crainte de l'autre hiver qui venait déjà.
Esdras et Da'Bé Chapdelaine revinrent des chantiers où ils avaient travaillé tout l'hiver. Esdras était l'aîné de tous, un grand garçon au corps massif, brun de visage, noir de cheveux, à qui son front bas et son menton renflé faisaient un masque néronien, impérieux, un peu brutal; mais il parlait doucement, pesant ses mots, et montrant en tout une grande patience. D'un tyran il n'avait assurément que le visage, comme si le froid des longs hivers et la bonne humeur raisonnable de sa race fussent entrés en lui pour lui faire un coeur simple, doux, et qui mentait à son aspect redoutable.
Da'Bé était aussi grand, mais plus mince, vif et gai, et ressemblait à son père.
Les époux Chapdelaine avaient donné aux deux premiers de leurs enfants, Esdras et Maria, de beaux noms majestueux et sonores; mais après ceux-là ils s'étaient lassés sans doute de tant de solennité, car les deux suivants n'avaient jamais entendu prononcer leurs noms véritables: on les avait toujours appelés Da'Bé et Tit'Bé, diminutifs enfantins et tendres. Les derniers, pourtant, avaient été baptisés avec un retour de cérémonie: Télesphore... Alma-Rose...
- Quand les garçons seront revenus nous allons faire de la terre, avait dit le père.
Ils s'y mirent en effet sans tarder, avec l'aide d'Edwige Légaré, leur homme engagé.
Au pays de Québec l'orthographe des noms et leur application sont devenues des choses incertaines. Une population dispersée dans un vaste pays demi-sauvage, illettrée pour la majeure part et n'ayant pour conseillers que ses prêtres, s'est accoutumée à ne considérer des noms que leur son, sans s'embarrasser de ce que peut être leur aspect écrit ou leur genre. Naturellement la prononciation a varié de bouche en bouche et de famille en famille, et lorsqu'une circonstance solennelle force enfin à avoir recours à l'écriture, chacun prétend épeler son nom de baptême à sa manière, sans admettre un seul instant qu'il puisse y avoir pour chacun de ces noms un canon impérieux. Des emprunts faits à d'autres langues ont encore accentué l'incertitude en ce qui concerne l'orthographe ou le sexe. On signe Denise, ou Denije, ou Deneije; Conrad ou Conrade; des hommes s'appellent Herménégilde, Aglaé, Edwidge...
Edwige Légaré travaillait pour les Chapdelaine tous les étés, depuis onze ans, en qualité d'homme engagé. C'est-à-dire que pour un salaire de vingt piastres par mois il s'attelait chaque jour de quatre heures du matin à neuf heures du soir à toute besogne à faire, et y apportait une sorte d'ardeur farouche qui ne s'épuisait jamais; car c'était un de ces hommes qui sont constitutionnellement incapables de rien faire sans donner le maximum de leur force et de l'énergie qui est en eux, en un spasme rageur toujours renouvelé. Court, large, il avait des yeux d'un bleu étonnamment clair - chose rare au pays de Québec - à
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