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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
connais presque tous, parce qu'ils venaient chez nous avant la mort de mon père. Voyez-vous, il chassait souvent l'hiver, quand il n'était pas aux chantiers, et un hiver qu'il était dans le haut de la Rivière-aux-Foins, seul, voilà qu'un arbre qu'il abattait pour faire le feu a faussé en tombant, et ce sont des Sauvages qui l'ont trouvé le lendemain par aventure, assommé et à demi gelé déjà, malgré que le temps était doux. Il était sur leur territoire de chasse et ils auraient bien pu faire semblant de ne pas le voir et le laisser mourir là; mais ils l'ont chargé sur leur traîne et rapporté à leur tente, et ils l'ont soigné. Vous avez connu mon père: c'était un homme rough et qui prenait un coup souvent, mais juste, et de bonne mémoire pour les services de même. Alors quand il a quitté ces Sauvages-là, il leur a dit de venir le voir au printemps quand ils descendraient à la Pointe-Bleue avec leurs pelleteries: «François Paradis, de Mistassini, il leur a dit, vous n'oublierez pas... François Paradis.» Et quand ils se sont arrêtés au printemps en descendant la rivière, il les a logés comme il faut et ils ont emporté chacun en s'en allant une hache neuve, une belle couverte de laine et du tabac pour trois mois. Après ça, ils s'arrêtaient chez nous tous les printemps et mon père avait toujours le choix de leurs plus belles peaux pour moins cher que les agents des compagnies. Quand il est mort, ç'a été tout pareil avec moi, parce que j'étais son fils et que mon nom était pareil: François Paradis. Si j'avais eu plus de capital, j'aurais pu faire gros d'argent avec eux... gros d'argent.
Il semblait un peu confus d'avoir tant parlé, et se leva pour partir.
- Nous redescendrons dans quelques semaines, et 'e tâcherai de m'arrêter plus longtemps, dit-il encore. C'est plaisant de se revoir!
Sur le seuil, ses yeux clairs cherchèrent les yeux de Maria, comme s'il voulait emporter un message avec lui dans les «grands bois verts» où il montait; mais il n'emporta rien. Elle craignait, dans sa simplicité, de s'être montrée déjà trop audacieuse, et tint obstinément les yeux baissés, tout comme les jeunes filles riches qui reviennent avec des mines de pureté inhumaine des couvents de Chicoutimi.
Quelques instants plus tard, les deux femmes et Tit'Bé s'agenouillèrent pour la prière de chaque soir. La mère Chapdelaine priait à haute voix, très vite, et les deux autres voix lui répondaient ensemble en un murmure indistinct. Cinq Pater, cinq Ave, les Actes, puis les longues litanies pareilles à une mélopée.
«Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous maintenant et à l'heure de notre mort...
«Coeur Immaculé de Jésus, ayez pitié de nous...»
La fenêtre était restée ouverte et laissait entrer le mugissement lointain des chutes. Les premiers moustiques du printemps, attirés par la lumière, entrèrent aussi et promenèrent dans la maison leur musique aiguë. Tit'Bé, les voyant, alla fermer la fenêtre, puis revint s'agenouiller à côté des autres.
«Grand saint Joseph, priez pour nous...»
«Saint Isidore, priez pour nous...»
En se déshabillant, la prière finie, la mère Chapdelaine soupira d'un air de contentement:
- Que c'est donc plaisant de recevoir de la visite, alors qu'on ne voit presque qu'Eutrope Gagnon d'un bout de l'année à l'autre. Voilà ce que c'est que de rester si loin dans les bois... Du temps que j'étais fille, à Saint-Gédéon, la maison était pleine de veineux quasiment tous les samedis soirs et tous les dimanches: Adélard Saint-Onge, qui m'a courtisée si longtemps; Wilfrid Tremblay, le marchand, qui avait une si
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