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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
grande simplicité. C'était l'expression de sa figure qui créait cette impression sans doute, et son air de hardiesse ingénue.
La mère Chapdelaine reprit ses questions.
- Alors tu as vendu la terre quand ton père est mort, François?
- Oui. J'ai tout vendu. Je n'ai jamais été bien bon de la terre, vous savez. Travailler dans les chantiers, faire la chasse, gagner un peu d'argent de temps en temps à servir de guide ou à commercer avec les Sauvages, ça, c'est mon plaisir, mais gratter toujours le même morceau de terre, d'année en année, et rester là, je n'aurais jamais pu faire ça tout mon règne, il m'aurait semblé être attaché comme un animal à un pieu.
- C'est vrai, il y a des hommes comme cela: Samuel, par exemple, et toi, et encore bien d'autres. On dirait que le bois connaît des magies pour vous faire venir...
Elle secouait la tête en le regardant avec une curiosité étonnée.
- Vous faire geler les membres l'hiver, vous faire manger par les mouches l'été, vivre dans une tente sur la neige ou dans un camp plein de trous par où le vent passe, vous aimez mieux cela que faire tout votre règne tranquillement sur une belle terre, là où il y a des magasins et des maisons. Voyons, un beau morceau de terrain planche, dans une vieille paroisse, du terrain sans une souche ni un creux, une bonne maison chaude toute tapissée en dedans, des animaux gras dans le clos ou à l'étable, pour des gens bien gréés d'instruments et qui ont de la santé, y a-t-il rien de plus plaisant et de plus aimable?
François Paradis regardait le plancher sans répondre, un peu honteux peut-être de ses goûts déraisonnables.
- C'est une belle vie pour ceux qui aiment la terre, dit-il enfin, mais moi je n'aurais pas été heureux.
C'était l'éternel malentendu des deux races: les pionniers et les sédentaires, les paysans venus de France qui avaient continué sur le sol nouveau leur idéal d'ordre et de paix immobile, et ces autres paysans, en qui le vaste pays sauvage avait réveillé un atavisme lointain de vagabondage et d'aventure.
D'avoir entendu quinze ans durant sa mère vanter le bonheur idyllique des cultivateurs des vieilles paroisses, Maria en était venue tout naturellement à s'imaginer qu'elle partageait ses goûts; voici qu'elle n'en était plus aussi sûre. Mais elle savait en tout cas qu'aucun des jeunes gens riches de Saint-Prime, qui portaient le dimanche des pelisses de drap fin à col de fourrure, n'était l'égal de François Paradis avec ses bottes carapacées de boue et son gilet de laine usé.
En réponse à d'autres questions, il parla de ses voyages sur la côte nord du golfe ou bien dans le haut des rivières; il en parla simplement et avec un peu d'hésitation, ne sachant trop ce qu'il fallait dire et ce qu'il fallait taire, parce qu'il s'adressait à des gens qui vivaient en des lieux presque pareils à ceux-là, et d'une vie presque pareille.
- Là-haut les hivers sont plus durs encore qu'icitte et plus longs. On n'a que des chiens pour atteler aux traîneaux, de beaux chiens forts, mais malins et souvent rien qu'à moitié domptés, et on les soigne une fois par jour seulement, le soir, avec du poisson gelé... Oui, il y a des villages, mais presque pas de cultures; les hommes vivent avec la chasse et la pêche... Non: je n'ai jamais eu de trouble avec les Sauvages; je me suis toujours bien accordé avec eux. Ceux de la Mistassini et de la rivière d'icitte je les
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