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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
d'un homme qui se sait fort et se croit sage; la mère avec un regret résigné; et les autres, les jeunes, d'une façon plus vague et sans amertume, à cause de la longue vie assurément heureuse qu'ils voyaient devant eux.
Maria regardait parfois à la dérobée Eutrope Gagnon, et puis détournait aussitôt les yeux très vite, parce que chaque fois elle surprenait ses yeux à lui fixés sur elle, pleins d'une adoration humble. Depuis un an elle s'était habituée sans déplaisir à ses fréquentes visites et à recevoir chaque dimanche soir, dans le cercle des figures de la famille, sa figure brune qui respirait la bonne humeur et la patience; mais cette courte absence d'un mois semblait avoir tout changé, et en revenant au foyer elle y rapportait une impression confuse que commençait une étape de sa vie à elle où il n'aurait point de part.
Quand les sujets ordinaires de conversation furent épuisés, l'on joua aux cartes: au «quatre-sept» et au «boeuf»; puis Eutrope regarda sa grosse montre d'argent et vit qu'il était temps de partir. Le fanal allumé, les adieux faits, il s'arrêta un instant sur le seuil pour sonder la nuit du regard.
- Il mouille! fit-il.
Ses hôtes vinrent jusqu'à la porte et regardèrent à leur tour; la pluie commençait, une pluie de printemps aux larges gouttes pesantes, sous laquelle la neige commençait à s'ameublir et à fondre.
- Le sudet a pris, prononça le père Chapdelaine. On peut dire que l'hiver est quasiment fini.
Chacun exprima à sa manière son soulagement et son plaisir; mais ce fut Maria qui resta le plus longtemps sur le seuil, écoutant le crépitement doux de la pluie, guettant la glissade indistincte du ciel sombre au-dessus de la masse plus sombre des bois, aspirant le vent tiède qui venait du sud.
- Le printemps n'est pas loin... Le printemps n'est pas loin...
Elle sentait que depuis le commencement du monde il n'y avait jamais eu de printemps comme ce printemps-là.
CHAPITRE III
Trois jours plus tard Maria entendit en ouvrant la porte au matin un son qui la figea quelques instants sur place, immobile, prêtant l'oreille. C'était un mugissement lointain et continu, le tonnerre des grandes chutes qui étaient restées glacées et muettes tout l'hiver.
- La glace descend, dit-elle en rentrant. On entend les chutes.
Alors ils se mirent tous à parler une fois de plus de la saison qui s'ouvrait et des travaux qui allaient devenir possibles. Mai amenait une alternance de pluies chaudes et de beaux jours ensoleillés qui triomphait peu à peu du gel accumulé du long hiver. Les souches basses et les racines émergeaient, bien que l'ombre des sapins et des cyprès serrés protégeât la longue agonie des plaques de neige; les chemins se transformaient en fondrières; là où la mousse brune se montrait, elle était toute gonflée d'eau et pareille à une éponge. En d'autres pays c'était le renouveau, le travail ardent de la sève, la poussée des bourgeons et bientôt des feuilles, mais le sol canadien, si loin vers le nord, ne faisait que se débarrasser avec effort de son lourd manteau froid avant de songer à revivre.
Dix fois, au cours de la journée, la mère Chapdelaine ou Maria ouvrirent la fenêtre pour goûter la tiédeur de l'air, pour écouter le chuchotement de l'eau courante en quoi s'évanouissait la dernière neige sur les pentes, et cette autre grande voix qui annonçait que la rivière Péribonka s'était libérée et charriait
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