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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
les hommes et les animaux. Icitte c'est l'homme qui nourrit les animaux et la terre, à force de travail. Si nous n'avions pas Esdras et Da'Bé dans le bois, qui gagnent de bonnes gages, comment ferions-nous?
- Pourtant la terre est bonne par icitte, fit Eutrope Gagnon.
- La terre est bonne; mais il faut se battre avec le bois pour l'avoir; et pour vivre il faut économiser sur tout et besogner du matin au soir, et tout faire soi-même, parce que les autres maisons sont si loin.
La mère Chapdelaine se tut et soupira. Elle pensait toujours avec regret aux vieilles paroisses où la terre est défrichée et cultivée depuis longtemps, et où les maisons sont proches les unes des autres, comme à une sorte de paradis perdu.
Son mari serra les poings et hocha la tête d'un air obstiné.
- Attends quelques mois seulement... Quand les garçons seront revenus du bois, nous allons nous mettre au travail, eux deux, Tit'Bé et moi, et nous allons faire de la terre. À quatre hommes bons sur la hache et qui n'ont pas peur de l'ouvrage, ça marche vite, même dans le bois dur. Dans deux ans d'ici nous aurons du grain et du pacage, de quoi nourrir bien des animaux. Je te dis que nous allons faire de la terre...
Faire de la terre! C'est la forte expression du pays, qui exprime tout ce qui gît de travail terrible entre la pauvreté du bois sauvage et la fertilité finale des champs labourés et semés. Samuel Chapdelaine en parlait avec une flamme d'enthousiasme et d'entêtement dans les yeux.
C'était sa passion à lui: une passion d'homme fait pour le défrichement plutôt que pour la culture. Cinq fois déjà depuis sa jeunesse il avait pris une concession, bâti une maison, une étable et une grange, taillé en plein bois un bien prospère; et cinq fois il avait vendu ce bien pour s'en aller recommencer plus loin vers le nord, découragé tout à coup, perdant tout intérêt et toute ardeur une fois le premier labeur rude fini, dès que les voisins arrivaient nombreux et que le pays commençait à se peupler et à s'ouvrir. Quelques hommes le comprenaient; les autres le trouvaient courageux, mais peu sage, et répétaient que s'il avait su se fixer quelque part, lui et les siens seraient maintenant à leur aise.
À leur aise... Ô Dieu redoutable des Écritures que tous ceux du pays de Québec adorent sans subtilité ni doute, toi qui condamnas tes créatures à gagner leur pain à la sueur de leur front, laisses-tu s'effacer une seconde le pli sévère de tes sourcils, lorsque tu entends dire que quelques-unes de ces créatures sont affranchies, et qu'elles sont enfin à leur aise?
À leur aise... Il faut avoir besogné durement de l'aube à la nuit avec son dos et ses membres pour comprendre ce que cela veut dire; et les gens de la terre sont ceux qui le comprennent le mieux. Cela veut dire le fardeau retiré: le pesant fardeau de travail et de crainte. Cela veut dire une permission de repos qui, même lorsqu'on n'en use pas, est comme une grâce de tous les instants. Pour les vieilles gens cela veut dire un peu d'orgueil approuvé de tous, la révélation tardive de douceurs inconnues, une heure de paresse, une promenade au loin, une gourmandise ou un achat sans calcul inquiet, les cent complaisances d'une vie facile.
Le coeur humain est ainsi fait que la plupart de ceux qui ont payé la rançon et ainsi la liberté - l'aise - se sont, en la conquérant, façonné une nature incapable d'en jouir, et continuent leur dure vie jusqu'à la mort; et c'est à ces autres, mal doués ou malchanceux qui n'ont pu se racheter, eux, et restent esclaves, que l'aise apparaît avec toutes ses grâces d'état, inaccessible.
Peut-être les Chapdelaine pensaient-ils à cela et chacun à sa manière; le père avec l'optimisme invincible
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