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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
solennité particulières d'être accomplis en cette maison isolée dans les bois.
Ils achevaient de souper lorsqu'un bruit de pas se fit entendre au dehors; Chien dressa les oreilles, mais sans grogner.
- Un veineux, dit la mère Chapdelaine. C'est Eutrope Gagnon qui vient nous voir.
La prophétie était facile puisque Eutrope Gagnon était leur unique voisin. L'aimée précédente, il avait pris une concession à deux milles de là avec son frère; ce dernier était monté aux chantiers pour l'hiver, le laissant seul dans la hutte de troncs bruts quels avaient élevée. Il apparut sur le seuil, son fanal à la main.
- Salut un chacun, fit-il en ôtant son casque de laine. La nuit était claire et il y a encore une croûte sur la neige; alors puisque ça marchait bien, j'ai pensé que je viendrais veiller et voir si vous étiez revenu.
Malgré qu'il vînt pour Maria, comme chacun savait, c'était au père Chapdelaine seulement qu'il s'adressait, un peu par timidité et un peu par respect de l'étiquette paysanne. Il prit la chaise qu'on lui avançait.
- Le temps est doux; c'est tout juste s'il ne mouille pas. On voit que les pluies de printemps arrivent...
C'était commencer ainsi une de ces conversations de paysans qui sont comme une interminable mélopée pleine de redites, chacun approuvant les paroles qui viennent d'être prononcées et y ajoutant d'autres paroles qui les répètent. Et le sujet en fut tout naturellement l'éternelle lamentation canadienne; la plainte sans révolte contre le fardeau écrasant du long hiver.
- Les animaux sont dans l'étable depuis la fin de septembre, et il ne reste quasiment plus rien dans la grange, dit la mère Chapdelaine. Hormis que le printemps n'arrive bientôt, je ne sais pas ce que nous allons faire.
- Encore trois semaines avant qu'on puisse les mettre dehors, pour le moins!
- Un cheval, trois vaches, un cochon et des moutons, sans compter les poules, c'est que ça mange, dit Tit'Bé d'un air de grande sagesse.
Il fumait et causait avec les hommes maintenant, de par ses quatorze ans, ses larges épaules et sa connaissance des choses de la terre. Huit ans plus tôt il avait commencé à soigner les animaux et à rentrer chaque jour dans la maison sur son petit traîneau la provision de bois nécessaire. Un peu plus tard, il avait appris à crier très fort: «Heulle! Heulle!» derrière les vaches aux croupes maigres, et: «Hue! Dia!» et «Harrié!» derrière les chevaux au labour, à tenir la fourche à foin et à bâtir les clôtures de pieux. Depuis deux ans il maniait tour à tour la hache et la faux à côté de son père, conduisait le grand traîneau à bois sur la neige dure, semait et moissonnait sans conseil; de sorte que personne ne lui contestait plus le droit d'exprimer librement son avis et de fumer incessamment le fort tabac en feuilles. Il avait encore sa figure imberbe d'enfant, aux traits indécis, des yeux candides, et un étranger se fût probablement étonné de l'entendre parler avec une lenteur mesurée de vieil homme plein d'expérience et de le voir bourrer éternellement sa pipe de bois; mais au pays de Québec les garçons sont traités en hommes dès qu'ils prennent part au travail des hommes, et de leur usage précoce du tabac, ils peuvent toujours donner comme raison que c'est une défense contre les terribles insectes harcelants de l'été: moustiques, maringouins et mouches noires.
- Que ce doit donc être plaisant de vivre dans un pays où il n'y a presque pas d'hiver, et où la terre nourrit
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