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Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers, 2

Mon coeur battait. Allions-nous émerger et retrouver l'atmosphère libre du pôle ?

Non. Un choc m'apprit que le Nautilus avait heurté la surface inférieure de la banquise, très
épaisse encore, à en juger par la matité du bruit. En effet, nous avions « touché » pour employer

l'expression marine, mais en sens inverse et par mille pieds de profondeur. Ce qui donnait deux mille

pieds de glaces au-dessus de nous, dont mille émergeaient. La banquise présentait alors une hauteur

supérieure à celle que nous avions relevée sur ses bords. Circonstance peu rassurante.

Pendant cette journée, le Nautilus recommença plusieurs fois cette même expérience, et toujours
il vint se heurter contre la muraille qui plafonnait au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra

par neuf cents mètres, ce qui accusait douze cents mètres d'épaisseur dont deux cents mètres s'élevaient

au-dessus de la surface de l'Océan. C'était le double de sa hauteur au moment où le Nautilus

s'était enfoncé sous les flots.

Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le profil sous-marin de cette chaîne qui
se développait sous les eaux.

Le soir, aucun changement n'était survenu dans notre situation. Toujours la glace entre quatre cents et
cinq cents mètres de profondeur. Diminution évidente, mais quelle épaisseur encore entre nous et la

surface de l'Océan !

Il était huit heures alors. Depuis quatre heures déjà, l'air aurait dû être renouvelé à l'intérieur du
Nautilus, suivant l'habitude quotidienne du bord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le

capitaine Nemo n'eût pas encore demandé à ses réservoirs un supplément d'oxygène.

Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. Espoir et crainte m'assiégeaient tour à tour. Je me relevai
plusieurs fois. Les tâtonnements du Nautilus continuaient. Vers trois heures du matin, j'observai

que la surface inférieure de la banquise se rencontrait seulement par cinquante mètres de profondeur.

Cent cinquante pieds nous séparaient alors de la surface des eaux. La banquise redevenait peu à peu

ice-field. La montagne se refaisait la plaine.

Mes yeux ne quittaient plus le manomètre. Nous remontions toujours en suivant, par une diagonale, la
surface resplendissante qui étincelait sous les rayons électriques. La banquise s'abaissait en dessus et en

dessous par des rampes allongées. Elle s'amincissait de mille en mille.

Enfin, à six heures du matin, ce jour mémorable du 19 mars, la porte du salon s'ouvrit. Le capitaine
Nemo parut.

« La mer libre ! » me dit-il.

XIV. LE PÔLE SUD

Je me précipitai vers la plate-forme. Oui ! La mer libre. A peine quelques glaçons épars, des icebergs
mobiles ; au loin une mer étendue ; un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous

ces eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert olive. Le thermomètre marquait trois

degrés centigrades au-dessus de zéro. C'était comme un printemps relatif enfermé derrière cette banquise,

dont les masses éloignées se profilaient sur l'horizon du nord.

« Sommes-nous au pôle ? demandai-je au capitaine, le coeur palpitant.

Je l'ignore, me répondit-il. A midi nous ferons le point.

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