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Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers, 2

par le Gange jusqu'à la haute mer, et que les vautours, les seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas
achevé de dévorer. Mais les squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funèbre besogne.

Vers sept heures du soir, le Nautilus à demi immergé navigua au milieu d'une mer de lait. A perte
de vue l'Océan semblait être lactifié. Était-ce l'effet des rayons lunaires ? Non, car la lune, ayant deux

jours à peine, était encore perdue au-dessous de l'horizon dans les rayons du soleil. Tout le ciel, quoique

éclairé par le rayonnement sidéral, semblait noir par contraste avec la blancheur des eaux.

Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les causes de ce singulier phénomène.
Heureusement, j'étais en mesure de lui répondre.

« C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste étendue de flots blancs qui se voit fréquemment
sur les côtes d'Amboine et dans ces parages.

Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause produit un pareil effet. car cette eau
ne s'est pas changée en lait, je suppose !

Non, mon garçon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'à la présence de myriades de bestioles
infusoires, sortes de petits vers lumineux, d'un aspect gélatineux et incolore, de l'épaisseur d'un cheveu, et

dont la longueur ne dépasse pas un cinquième de millimètre. Quelques-unes de ces bestioles adhèrent

entre elles pendant l'espace de plusieurs lieues.

Plusieurs lieues ! s'écria Conseil.

Oui, mon garçon, et ne cherche pas à supputer le nombre de ces infusoires ! Tu n'y parviendrais pas, car,
si je ne me trompe, certains navigateurs ont flotté sur ces mers de lait pendant plus de quarante milles. »

Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut se plonger dans des réflexions
profondes, cherchant sans doute à évaluer combien quarante milles carrés contiennent de cinquièmes de

millimètres. Pour moi, je continuai d'observer le phénomène. Pendant plusieurs heures, le

Nautilus trancha de son éperon ces flots blanchâtres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur

cette eau savonneuse, comme s'il eût flotté dans ces remous d'écume que les courants et les

contre-courants des baies laissaient quelquefois entre eux.

Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais derrière nous. jusqu'aux limites de
l'horizon. Le ciel. réfléchissant la blancheur des flots. sembla longtemps imprégné des vagues lueurs

d'une aurore boréale.

II. UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO

Le 28 février, lorsque le Nautilus revint à midi à la surface de la mer, par 9°4' de latitude nord, il
se trouvait en vue d'une terre qui lui restait à huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une

agglomération de montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont les formes se modelaient très

capricieusement. Le point terminé, je rentrai dans le salon, et lorsque le relèvement eut été reporté sur la

carte, je reconnus que nous étions en présence de l'île de Ceylan, cette perle qui pend au lobe inférieur de

la péninsule indienne.

J'allai chercher dans la bibliothèque quelque livre relatif à cette île, l'une des plus fertiles du globe. Je
trouvai précisément un volume de Sirr H. C., esq., intitulé Ceylan and the Cingalese. Rentré au

salon, je notai d'abord les relèvements de Ceyland, à laquelle l'antiquité avait prodigué tant de noms

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