bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers, 2

grandes cités antédiluviennes. Là, peut-être, sous mes regards, s'étendaient Makhimos, la guerrière,
Eusebès, la pieuse, dont les gigantesques habitants vivaient des siècles entiers, et auxquels la force ne

manquait pas pour entasser ces blocs qui résistaient encore à l'action des eaux. Un jour peut-être, quelque

phénomène éruptif les ramènera à la surface des flots, ces ruines englouties ! On a signalé de nombreux

volcans sous-marins dans cette portion de l'Océan, et bien des navires ont senti des secousses

extraordinaires en passant sur ces fonds tourmentés. Les uns ont entendu des bruits sourds qui

annonçaient la lutte profonde des éléments ; les autres ont recueilli des cendres volcaniques projetées

hors de la mer. Tout ce sol jusqu'à l'Équateur est encore travaillé par les forces plutoniennes. Et qui sait

si, dans une époque éloignée, accrus par les déjections volcaniques et par les couches successives de

laves, des sommets de montagnes ignivomes n'apparaîtront pas à la surface de l'Atlantique !

Pendant que je rêvais ainsi, tandis que je cherchais à fixer dans mon souvenir tous les détails de ce
paysage grandiose, le capitaine Nemo, accoudé sur une stèle moussue, demeurait immobile et comme

pétrifié dans une muette extase. Songeait-il à ces générations disparues et leur demandait-il le secret de la

destinée humaine ? Était-ce à cette place que cet homme étrange venait se retremper dans les souvenirs

de l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de la vie moderne ? Que n'aurais-je

donné pour connaître ses pensées, pour les partager, pour les comprendre !

Nous restâmes à cette place pendant une heure entière, contemplant la vaste plaine sous l'éclat des laves
qui prenaient parfois une intensité surprenante. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides

frissonnements sur l'écorce de la montagne. Des bruits profonds, nettement transmis par ce milieu

liquide, se répercutaient avec une majestueuse ampleur.

En ce moment, la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et jeta quelques pâles rayons sur le
continent englouti. Ce ne fut qu'une lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un

dernier regard à cette immense plaine ; puis de la main il me fit signe de le suivre.

Nous descendîmes rapidement la montagne. La forêt minérale une fois dépassée, j'aperçus le fanal du
Nautilus qui brillait comme une étoile. Le capitaine marcha droit à lui, et nous étions rentrés à

bord au moment où les premières teintes de l'aube blanchissaient la surface de l'Océan.

X. LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES

Le lendemain, 20 février, je me réveillais fort tard. Les fatigues de la nuit avaient prolongé mon sommeil
jusqu'à onze heures. Je m'habillai promptement. J'avais hâte de connaître la direction du

Nautilus
. Les instruments m'indiquèrent qu'il courait toujours vers le sud avec une vitesse de vingt
milles à l'heure par une profondeur de cent mètres.

Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les panneaux étant ouverts, il put encore
entrevoir une partie de ce continent submergé.

En effet, le Nautilus rasait à dix mètres du sol seulement la plaine de l'Atlantide. Il filait comme
un ballon emporté par le vent au-dessus des prairies terrestres ; mais il serait plus vrai de dire que nous

étions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express. Les premiers plans qui passaient devant

nos yeux, c'étaient des rocs découpés fantastiquement, des forêts d'arbres passés du règne végétal au

règne animal, et dont l'immobile silhouette grimaçait sous les flots. C'étaient aussi des masses pierreuses

enfouies sous des tapis d'axidies et d'anémones, hérissées de longues hydrophytes verticales, puis des

blocs de laves étrangement contournés qui attestaient toute la fureur des expansions plutoniennes.

< page précédente | 62 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.