bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers, 2

De ces navires naufragés, les uns avaient péri par collision, les autres pour avoir heurté quelque écueil de
granit. J'en vis qui avaient coulé à pic, la mâture droite, le gréement raidi par l'eau. Ils avaient l'air d'être à

l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le moment du départ. Lorsque le Nautilus

passait entre eux et les enveloppait de ses nappes électriques, il semblait que ces navires allaient le saluer

de leur pavillon et lui envoyer leur numéro d'ordre ! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ

des catastrophes !

J'observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces sinistres épaves à mesure que le
Nautilus se rapprochait du détroit de Gibraltar. Les côtes d'Afrique et d'Europe se resserrent

alors, et dans cet étroit espace, les rencontres sont fréquentes. Je vis là de nombreuses carènes de fer, des

ruines fantastiques de steamers, les uns couchés, les autres debout, semblables à des animaux

formidables. Un de ces bateaux aux flancs ouverts, sa cheminée courbée, ses roues dont il ne restait plus

que la monture, son gouvernail séparé de l'étambot et retenu encore par une chaîne de fer, son tableau

d'arrière rongé par les sels marins, se présentait sous un aspect terrible ! Combien d'existences brisées

dans son naufrage ! Combien de victimes entraînées sous les flots ! Quelque matelot du bord avait-il

survécu pour raconter ce terrible désastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce sinistre ? Je ne

sais pourquoi, il me vint à la pensée que ce bateau enfoui sous la mer pouvait être l'Atlas, disparu

corps et biens depuis une vingtaine d'années, et dont on n'a jamais entendu parler ! Ah ! quelle sinistre

histoire serait à faire que celle de ces fonds méditerranéens, de ce vaste ossuaire, où tant de richesses se

sont perdues, où tant de victimes ont trouvé la mort !

Cependant, le Nautilus, indifférent et rapide, courait à toute hélice au milieu de ces ruines. Le 18
février, vers trois heures du matin, il se présentait à l'entrée du détroit de Gibraltar.

Là existent deux courants : un courant supérieur, depuis longtemps reconnu, qui amène les eaux de
l'Océan dans le bassin de la Méditerranée ; puis un contre-courant inférieur, dont le raisonnement a

démontré aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la Méditerranée, incessamment accrue

par les flots de l'Atlantique et par les fleuves qui s'y jettent, devrait élever chaque année le niveau de cette

mer, car son évaporation est insuffisante pour rétablir l'équilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a dû

naturellement admettre l'existence d'un courant inférieur qui par le détroit de Gibraltar verse dans le

bassin de l'Atlantique le trop-plein de la Méditerranée.

Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le Nautilus. Il s'avança rapidement par
l'étroite passe. Un instant je pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire de

Pline et d'Avienus, avec l'île basse qui le supportait, et quelques minutes plus tard nous flottions sur les

flots de l'Atlantique.

VIII. LA BAIE DE VIGO

L'Atlantique ! Vaste étendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq millions de milles carrés, longue
de neuf mille milles sur une largeur moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignorée

des anciens, sauf peut-être des Carthaginois, ces Hollandais de l'antiquité, qui dans leurs pérégrinations

commerciales suivaient les côtes ouest de l'Europe et de l'Afrique ! Océan dont les rivages aux sinuosités

parallèles embrassent un périmètre immense, arrosé par les plus grands fleuves du monde, le

Saint-Laurent, le Mississipi, l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, le Niger, le Sénégal, l'Elbe, la Loire, le

Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civilisés et des contrées les plus sauvages ! Magnifique

plaine, incessamment sillonnée par les navires de toutes les nations, abritée sous tous les pavillons du

monde, et que terminent ces deux pointes terribles, redoutées des navigateurs, le cap Horn et le cap des

< page précédente | 49 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.