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Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers, 2

flancs ?

On sait qu'au moment du flux, les eaux resserrées entre les îles Feroë et Loffoden sont précipitées avec
une irrésistible violence. Elles forment un tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. De tous les

points de l'horizon accourent des lames monstrueuses. Elles forment ce gouffre justement appelé le

« Nombril de l'Océan », dont la puissance d'attraction s'étend jusqu'à une distance de quinze kilomètres.

Là sont aspirés non seulement les navires, mais les baleines, mais aussi les ours blancs des régions

boréales.

C'est là que le Nautilus involontairement ou volontairement peut-être avait été engagé par son
capitaine. Il décrivait une spirale dont le rayon diminuait de plus en plus. Ainsi que lui, le canot, encore

accroché à son flanc, était emporté avec une vitesse vertigineuse. Je le sentais. J'éprouvais ce

tournoiement maladif qui succède à un mouvement de giration trop prolongé. Nous étions dans

l'épouvante, dans l'horreur portée à son comble, la circulation suspendue, l'influence nerveuse annihilée,

traversés de sueurs froides comme les sueurs de l'agonie ! Et quel bruit autour de notre frêle canot !

Quels mugissements que l'écho répétait à une distance de plusieurs milles ! Quel fracas que celui de ces

eaux brisées sur les roches aiguës du fond, là où les corps les plus durs se brisent, là où les troncs d'arbres

s'usent et se font « une fourrure de poils », selon l'expression norvégienne !

Quelle situation ! Nous étions ballottés affreusement. Le Nautilus se défendait comme un être
humain. Ses muscles d'acier craquaient. Parfois il se dressait, et nous avec lui !

« Il faut tenir bon, dit Ned, et revisser les écrous ! En restant attachés au Nautilus, nous pouvons
nous sauver encore... ! »

Il n'avait pas achevé de parler, qu'un craquement se produisait. Les écrous manquaient, et le canot,
arraché de son alvéole, était lancé comme la pierre d'une fronde au milieu du tourbillon.

Ma tête porta sur une membrure de fer, et, sous ce choc violent, je perdis connaissance.

XXIII. CONCLUSION

Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Ce qui se passa pendant cette nuit, comment le canot
échappa au formidable remous du Maelstrom, comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortîmes du

gouffre, je ne saurai le dire. Mais quand je revins à moi, j'étais couché dans la cabane d'un pêcheur des

îles Loffoden. Mes deux compagnons, sains et saufs étaient près de moi et me pressaient les mains. Nous

nous embrassâmes avec effusion.

En ce moment, nous ne pouvons songer à regagner la France. Les moyens de communications entre la
Norvège septentrionale et le sud sont rares. Je suis donc forcé d'attendre le passage du bateau à vapeur

qui fait le service bimensuel du Cap Nord.

C'est donc là, au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis, que je revois le récit de ces aventures.
Il est exact. Pas un fait n'a été omis, pas un détail n'a été exagéré. C'est la narration fidèle de cette

invraisemblable expédition sous un élément inaccessible à l'homme, et dont le progrès rendra les routes

libres un jour.

Me croira-t-on ? Je ne sais. Peu importe, après tout. Ce que je puis affirmer maintenant, c'est mon droit
de parler de ces mers sous lesquelles, en moins de dix mois j'ai franchi vingt mille lieues, de ce tour du

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