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Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers, 2

Le Nautilus ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son impénétrable cuirasse, mais
au-dessous de sa ligne de flottaison, là ou la carapace métallique ne protège plus le bordé.

Nous étions emprisonnés de nouveau, témoins obligés du sinistre drame qui se préparait. D'ailleurs, nous
eûmes à peine le temps de réfléchir. Réfugiés dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer

une parole. Une stupeur profonde s'était emparée de mon esprit. Le mouvement de la pensée s'arrêtait en

moi.. Je me trouvais dans cet état pénible qui précède l'attente d'une détonation épouvantable. J'attendais,

j'écoutais, je ne vivais que par le sens de l'ouïe !

Cependant, la vitesse du Nautilus s'accrut sensiblement. C'était son élan qu'il prenait ainsi. Toute
sa coque frémissait.

Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement léger. Je sentis la force pénétrante de
l'éperon d'acier. J'entendis des éraillements, des raclements. Mais le Nautilus, emporté par sa

puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vaisseau comme l'aiguille du voilier à travers

la toile !

Je ne pus y tenir. Fou, éperdu, je m'élançai hors de ma chambre et me précipitai dans le salon.

Le capitaine Nemo était là. Muet, sombre, implacable, il regardait par le panneau de bâbord.

Une masse énorme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son agonie, le Nautilus
descendait dans l'abîme avec elle. A dix mètres de moi, je vis cette coque entr'ouverte, où l'eau

s'enfonçait avec un bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages. Le pont était

couvert d'ombres noires qui s'agitaient.

L'eau montait. Les malheureux s'élançaient dans les haubans, s'accrochaient aux mâts, se tordaient sous
lés eaux. C'était une fourmilière humaine surprise par l'envahissement d'une mer !

Paralysé, raidi par l'angoisse, les cheveux hérissés, l'oeil démesurément ouvert, la respiration incomplète,
sans souffle, sans voix, je regardais, moi aussi ! Une irrésistible attraction me collait à la vitre !

L'énorme vaisseau s'enfonçait lentement. Le Nautilus le suivant, épiait tous ses mouvements.
Tout à coup, une explosion se produisit. L'air comprimé fit voler les ponts du bâtiment comme si le feu

eût pris aux soutes. La poussée des eaux fut telle que le Nautilus dévia.

Alors le malheureux navire s'enfonça plus rapidement. Ses hunes, chargées de victimes, apparurent,
ensuite des barres, pliant sous des grappes d'hommes. enfin le sommet de son grand mât. Puis, la masse

sombre disparut, et avec elle cet équipage de cadavres entraînés par un formidable remous...

Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier, véritable archange de la haine, regardait
toujours. Quand tout fut fini, le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre, l'ouvrit et entra.

Je le suivis des yeux.

Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses héros, je vis le portrait d'une femme jeune encore
et de deux petits enfants. Le capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les bras, et,

s'agenouillant. il fondit en sanglots.

XXII. LES DERNIÈRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO

Les panneaux s'étaient refermés sur cette vision effrayante, mais la lumière n'avait pas été rendue au

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