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Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers, 2

Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements de l'eau dans les réservoirs. Le
Nautilus commença de s'enfoncer, suivant une ligne verticale, car son hélice entravée ne lui

communiquait plus aucun mouvement.

Quelques minutes plus tard, il s'arrêtait à une profondeur de huit cent trente-trois mètres et reposait sur le
sol.

Le plafond lumineux du salon s'éteignit alors, les panneaux s'ouvrirent, et à travers les vitres, j'aperçus la
mer vivement illuminée par les rayons du fanal dans un ravo d'un demi-mille.

Je regardait à bâbord et je ne vis rien que l'immensité des eaux tranquilles.

Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui attira mon attention. On eût dit des
ruines ensevelies sous un empâtement de coquilles blanchâtres comme sous un manteau de neige. En

examinant attentivement cette masse, je crus reconnaître les formes épaissies d'un navire, rasé de ses

mâts, qui devait avoir coulé par l'avant. Ce sinistre datait certainement d'une époque reculée. Cette épave,

pour être ainsi encroûtée dans le calcaire des eaux, comptait déjà bien des années passées sur ce fond de

l'Océan.

Quel était ce navire ? Pourquoi le Nautilus venait-il visiter sa tombe ? N'était-ce donc pas un
naufrage qui avait entraîné ce bâtiment sous les eaux ?

Je ne savais que penser, quand, près de moi, j'entendis le capitaine Nemo dire d'une voix lente :

« Autrefois ce navire se nommait le Marseillais. Il portait soixante-quatorze canons et fut lancé
en 1762. En 1778, le 13 août, commandé par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le

Preston. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de l'amiral d'Estaing à la prise de

Grenade. En 1781, le 5 septembre, il prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la

Chesapeak. En 1794, la république française lui changeait son nom. Le 16 avril de la même année, il

rejoignait à Brest l'escadre de Villaret-Joyeuse ? chargé d'escorter un convoi de blé qui venait

d'Amérique sous le commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le 12 prairial, an II, cette escadre se

rencontrait avec les vaisseaux anglais. Monsieur, c'est aujourd'hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a

soixante-quatorze ans, jour pour jour, à cette place même, par 47°24' de latitude et 17°28' de longitude,

ce navire, après un combat héroïque, démâté de ses trois mâts, l'eau dans ses soutes, le tiers de son

équipage hors de combat, aima mieux s'engloutir avec ses trois cent cinquante-six marins que de se

rendre, et clouant son pavillon à sa poupe, il disparut sous les flots au cri de : Vive la République !

Le Vengeur ! m'écriai-je.

Oui ! monsieur. Le Vengeur ! Un beau nom ! » murmura le capitaine Nemo en se croisant les
bras.

XXI. UNE HÉCATOMBE

Cette façon de dire, l'imprévu de cette scène, cet historique du navire patriote froidement raconté d'abord,
puis l'émotion avec laquelle l'étrange personnage avait prononcé ses dernières paroles, ce nom de

Vengeur, dont la signification ne pouvait m'échapper, tout se réunissait pour frapper

profondément mon esprit. Mes regards ne quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer,

considérait d'un oeil ardent la glorieuse épave. Peut-être ne devais-je jamais savoir qui il était, d'où il

venait, où il allait, mais je voyais de plus en plus l'homme se dégager du savant. Ce n'était pas une

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