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Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers, 1

Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'était un prisonnier échappé de sa prison, et il ne songeait guère
qu'il lui faudrait y rentrer.

« De la viande ! répétait-il, nous allons donc manger de la viande, et quelle viande ! Du véritable gibier !
Pas de pain, par exemple ! Je ne dis pas que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas en

abuser, et un morceau de fraîche venaison, grillé sur des charbons ardents, variera agréablement notre

ordinaire.

Gourmand ! répondait Conseil, il m'en fait venir l'eau à la bouche.

Il reste à savoir, dis-je, si ces forêts sont giboyeuses, et si le gibier n'y est pas de telle taille qu'il puisse
lui-même chasser le chasseur.

Bon ! monsieur Aronnax, répondit le Canadien, dont les dents semblaient être affûtées comme un
tranchant de hache, mais je mangerai du tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupède dans

cette île.

L'ami Ned est inquiétant, répondit Conseil.

Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal à quatre pattes sans plumes, ou à deux pattes avec plumes,
sera salué de mon premier coup de fusil.

Bon ! répondis-je, voilà les imprudences de maître Land qui vont recommencer !

N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, et nagez ferme ! Je ne demande pas vingt-cinq
minutes pour vous offrir un mets de ma façon. »

A huit heures et demie, le canot du Nautilus venait s'échouer doucement sur une grève de sable,
après avoir heureusement franchi l'anneau coralligène qui entourait l'île de Gueboroar.

XXI. QUELQUES JOURS À TERRE

Je fus assez vivement impressionné en touchant terre. Ned Land essayait le sol du pied, comme pour en
prendre possession. Il n'y avait pourtant que deux mois que nous étions, suivant l'expression du capitaine

Nemo, les « passagers du Nautilus ». c'est-à-dire. en réalité, les prisonniers de son commandant.

En quelques minutes. nous fûmes à une portée de fusil de la côte. Le sol était presque entièrement
madréporique, mais certains lits de torrents desséchés. semés de débris granitiques, démontraient que

cette île était due à une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait derrière un rideau de forêts

admirables. Des arbres énormes, dont la taille atteignait parfois deux cents pieds, se reliaient l'un à l'autre

par des guirlandes de lianes, vrais hamacs naturels que berçait une brise légère. C'étaient des mimosas,

des ficus, des casuarinas, des teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers, mélangés à profusion, et

sous l'abri de leur voûte verdoyante, au pied de leur stype gigantesque, croissaient des orchidées des

légumineuses et des fougères.

Mais, sans remarquer tous ces beaux échantillons de la flore papouasienne, le Canadien abandonna
l'agréable pour l'utile. Il aperçut un cocotier, abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa, et nous bûmes

leur lait, nous mangeâmes leur amande, avec une satisfaction qui protestait contre l'ordinaire du

Nautilus.

« Excellent ! disait Ned Land.

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