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Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers, 1

Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé, les Serviteurs de l'estomac, et j'en
savourais les leçons ingénieuses, lorsque Conseil interrompit ma lecture.

« Monsieur veut-il venir un instant ? me dit-il d'une voix singulière.

Qu'y a-t-il donc, Conseil ?

Que monsieur regarde. »

Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai.

En pleine lumière électrique, une énorme masse noirâtre, immobile, se tenait suspendue au milieu des
eaux. Je l'observai attentivement, cherchant à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé. Mais une

pensée traversa subitement mon esprit.

« Un navire ! m'écriai-je.

Oui, répondit le Canadien, un bâtiment désemparé qui a coule a pic ! »

Ned Land ne se trompait pas. Nous étions en présence d'un navire, dont les haubans coupés pendaient
encore a leurs cadènes. Sa coque paraissait être en bon état, et son naufrage datait au plus de quelques

heures. Trois tronçons de mâts, rasés à deux pieds au-dessus du pont, indiquaient que ce navire engagé

avait dû sacrifier sa mâture. Mais, couché sur le flanc, il s'était rempli, et il donnait encore la bande à

bâbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les flots, mais plus triste encore la vue de

son pont où quelques cadavres, amarrés par des cordes, gisaient encore ! J'en comptai quatre - quatre

hommes, dont l'un se tenait debout, au gouvernail - puis une femme, à demi-sortie par la claire-voie de la

dunette, et tenant un enfant dans ses bras. Cette femme était jeune. Je pus reconnaître, vivement éclairés

par les feux du Nautilus, ses traits que l'eau n'avait pas encore décomposés. Dans un suprême

effort, elle avait élevé au-dessus de sa tête son enfant, pauvre petit être dont les bras enlaçaient le cou de

sa mère ! L'attitude des quatre marins me parut effrayante, tordus qu'ils étaient dans des mouvements

convulsifs, et faisant un dernier effort pour s'arracher des cordes qui les liaient au navire. Seul, plus

calme, la face nette et grave, ses cheveux grisonnants collés à son front, la main crispée à la roue du

gouvernail, le timonier semblait encore conduire son trois-mâts naufragé à travers les profondeurs de

l'Océan !

Quelle scène ! Nous étions muets, le coeur palpitant, devant ce naufrage pris sur le fait, et, pour ainsi
dire, photographié à sa dernière minute ! Et je voyais déjà s'avancer, l'oeil en feu, d'énormes squales,

attirés par cet appât de chair humaine !

Cependant le Nautilus, évoluant, tourna autour du navire submergé, et, un instant, je pus lire sur
son tableau d'arrière :

Florida, Sunderland.

XIX. VANIKORO

Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes, que le Nautilus devait
renconter sur sa route. Depuis qu'il suivait des mers plus fréquentées, nous apercevions souvent des

coques naufragées qui achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus profondément, des canons, des

boulets, des ancres, des chaînes, et mille autres objets de fer, que la rouille dévorait.

Cependant, toujours entraînés par ce Nautilus, où nous vivions comme isolés, le 11 décembre,

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