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Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers, 1

Autre effet à noter. C'était le passage de nuages épais qui se formaient et s'évanouissaient rapidement ;
mais en réfléchissant, je compris que ces prétendus nuages n'étaient dus qu'à l'épaisseur variable des

longues lames de fond, et j'apercevais même les « moutons » écumeux que leur crête brisée multipliait

sur les eaux. Il n'était pas jusqu'à l'ombre des grands oiseaux qui passaient sur nos têtes, dont je ne

surprisse le rapide effleurement à la surface de la mer.

En cette occasion, je fus témoin de l'un des plus beaux coups de fusil qui ait jamais fait tressaillir les
fibres d'un chasseur. Un grand oiseau, à large envergure, très nettement visible, s'approchait en planant.

Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira, lorsqu'il fut à quelques mètres seulement

au-dessus des flots. L'animal tomba foudroyé, et sa chute l'entraîna jusqu'à la portée de l'adroit chasseur

qui s'en empara. C'était un albatros de la plus belle espèce, admirable spécimen des oiseaux pélagiens.

Notre marche n'avait pas été interrompue par cet incident. Pendant deux heures, nous suivîmes tantôt des
plaines sableuses, tantôt des prairies de varechs, fort pénibles à traverser. Franchement, je n'en pouvais

plus, quand j'aperçus une vague lueur qui rompait, à un demi mille, l'obscurité des eaux. C'était le fanal

du Nautilus. Avant vingt minutes, nous devions être à bord, et là, je respirerais à l'aise, car il me

semblait que mon réservoir ne fournissait plus qu'un air très pauvre en oxygène. Mais je comptais sans

une rencontre qui retarda quelque peu notre arrivée.

J'étais resté d'une vingtaine de pas en arrière, lorsque je vis le capitaine Nemo revenir brusquement vers
moi. De sa main vigoureuse, il me courba à terre, tandis que son compagnon en faisait autant de Conseil.

Tout d'abord, je ne sus trop que penser de cette brusque attaque, mais je me rassurai en observant que le

capitaine se couchait près de moi et demeurait immobile.

J'étais donc étendu sur le sol, et précisément à l'abri d'un buisson de varechs, quand, relevant la tête,
j'aperçus d'énormes masses passer bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes.

Mon sang se glaça dans mes veines ! J'avais reconnu les formidables squales qui nous menaçaient. C'était
un couple de tintoréas, requins terribles, à la queue énorme, au regard terne et vitreux, qui distillent une

matière phosphorescente par des trous percés autour de leur museau. Monstrueuses mouches à feu, qui

broient un homme tout entier dans leurs mâchoires de fer ! Je ne sais si Conseil s'occupait à les classer,

mais pour mon compte, j'observais leur ventre argenté, leur gueule formidable, hérissée de dents, à un

point de vue peu scientifique, et plutôt en victime qu'en naturaliste.

Très heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils passèrent sans nous apercevoir, nous effleurant
de leurs nageoires brunâtres, et nous échappâmes, comme par miracle, à ce danger plus grand, à coup sûr,

que la rencontre d'un tigre en pleine forêt.

Une demi-heure après, guidés par la traînée électrique, nous atteignions le Nautilus. La porte
extérieure était restée ouverte, et le capitaine Nemo la referma, dès que nous fûmes rentrés dans la

première cellule. Puis, il pressa un bouton. J'entendis manoeuvrer les pompes au dedans du navire, je

sentis l'eau baisser autour de moi et, en quelques instants, la cellule fut entièrement vidée. La porte

intérieure s'ouvrit alors, et nous passâmes dans le vestiaire.

Là, nos habits de scaphandre furent retirés, non sans peine, et, très harassé, tombant d'inanition et de
sommeil, je regagnai ma chambre, tout émerveillé de cette surprenante excursion au fond des mers.

XVIII. QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE

Le lendemain matin, 18 novembre, j'étais parfaitement remis de mes fatigues de la veille, et je montai sur

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