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Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers, 1

de physalies, laissant leurs tentacules d'outre-mer flotter à la traîne, des méduses dont l'ombrelle opaline
ou rose tendre, festonnée d'un liston d'azur, nous abritait des rayons solaires, et des pélagies panopyres,

qui, dans l'obscurité, eussent semé notre chemin de lueurs phosphorescentes !

Toutes ces merveilles, je les entrevis dans l'espace d'un quart de mille, m'arrêtant à peine, et suivant le
capitaine Nemo, qui me rappelait d'un geste. Bientôt, la nature du sol se modifia. A la plaine de sable

succéda une couche de vase visqueuse que les Américains nomment « oaze », uniquement composée de

coquilies siliceuses ou calcaires. Puis, nous parcourûmes une prairie d'algues, plantes pélagiennes que les

eaux n'avaient pas encore arrachées, et dont la végétation était fougueuse. Ces pelouses à tissu serré,

douces au pied, eussent rivalisé avec les plus moelleux tapis tissés par la main des hommes. Mais, en

même temps que la verdure s'étalait sous nos pas, elle n'abandonnait pas nos têtes. Un léger berceau de

plantes marines, classées dans cette exubérante famille des algues, dont on connaît plus de deux mille

espèces, se croisait à la surface des eaux. Je voyais flotter de longs rubans de fucus, les uns globuleux, les

autres tubulés, des laurencies, des cladostèphes, au feuillage si délié, des rhodymènes palmés, semblables

à des éventails de cactus. J'observai que les plantes vertes se maintenaient plus près de la surface de la

mer, tandis que les rouges occupaient une profondeur moyenne, laissant aux hydrophytes noires ou

brunes le soin de former les jardins et les parterres des couches reculées de l'Océan.

Ces algues sont véritablement un prodige de la création, une des merveilles de la flore universelle. Cette
famille produit à la fois les plus petits et les plus grands végétaux du globe. Car de même qu'on a compté

quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de cinq millimètres carrés, de même on a

recueilli des fucus dont la longueur dépassait cinq cents mètres.

Nous avions quitté le Nautilus depuis une heure et demie environ. Il était près de midi. Je m'en
aperçus à la perpendicularité des rayons solaires qui ne se réfractaient plus. La magie des couleurs

disparut peu à peu, et les nuances de l'émeraude et du saphir s'effacèrent de notre firmament. Nous

marchions d'un pas régulier qui résonnait sur le sol avec une intensité étonnante. Les moindres bruits se

transmettaient avec une vitesse à laquelle l'oreille n'est pas habituée sur la terre. En effet, l'eau est pour le

son un meilleur véhicule que l'air, et il s'y propage avec une rapidité quadruple.

En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononcée. La lumière prit une teinte uniforme. Nous
atteignîmes une profondeur de cent mètres, subissant alors une pression de dix atmosphères. Mais mon

vêtement de scaphandre était établi dans des conditions telles que je ne souffrais aucunement de cette

pression. Je sentais seulement une certaine gêne aux articulations des doigts, et encore ce malaise ne

tarda-t-il pas à disparaître. Quant à la fatigue que devait amener cette promenade de deux heures sous un

harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle était nulle. Mes mouvements, aidés par l'eau, se

produisaient avec une surprenante facilité.

Arrivé à cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore les rayons du soleil, mais faiblement. A
leur éclat intense avait succédé un crépuscule rougeâtre. moyen terme entre le jour et la nuit. Cependant,

nous voyions suffisamment à nous conduire. et il n'était pas encore nécessaire de mettre les appareils

Ruhmkorff en activité.

En ce moment, le capitaine Nemo s'arrêta. Il attendit que je l'eusse rejoint, et du doigt, il me montra
quelques masses obscures qui s'accusaient dans l'ombre à une petite distance.

« C'est la forêt de l'île Crespo », pensai-je, et je ne me trompais pas.

XVII. UNE FORET SOUS-MARINE

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