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Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers, 1

Mais une question, indiscrète peut-être, se posait naturellement, et je ne pus me retenir de la lui faire.

« Vous êtes donc ingénieur, capitaine Nemo ?

Oui, monsieur le professeur, me répondit-il, j'ai étudié à Londres, à Paris, à New York, du temps que
j'étais un habitant des continents de la terre.

Mais comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable Nautilus ?

Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arrivé d'un point différent du globe, et sous une
destination déguisée. Sa quille a été forgée au Creusot, son arbre d'hélice chez Pen et C°, de Londres, les

plaques de tôle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hélice chez Scott, de Glasgow. Ses réservoirs

ont été fabriqués par Cail et Co, de Paris, sa machine par Krupp, en Prusse, son éperon dans les ateliers

de Motala, en Suède, ses instruments de précision chez Hart frères, de New York, etc., et chacun de ces

fournisseurs a reçu mes plans sous des noms divers.

Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqués, il a fallu les monter, les ajuster ?

Monsieur le professeur, j'avais établi mes ateliers sur un îlot désert, en plein Océan. Là, mes ouvriers
c'est-à-dire mes braves compagnons que j'ai instruits et formés, et moi, nous avons achevé notre

Nautilus. Puis, l'opération terminée, le feu a détruit toute trace de notre passage sur cet îlot que

j'aurais fait sauter, si je l'avais pu.

Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce bâtiment est excessif ?

Monsieur Aronnax, un navire en fer coûte onze cent vingt-cinq francs par tonneau. Or, le
Nautilus en jauge quinze cents. Il revient donc à seize cent quatre-vingt-sept mille francs, soit

deux millions y compris son aménagement, soit quatre ou cinq millions avec les oeuvres d'art et les

collections qu'il renferme.

Une dernière question, capitaine Nemo.

Faites, monsieur le professeur.

Vous êtes donc riche ?

Riche à l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me gêner, payer les dix milliards de dettes de la France ! »

Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi. Abusait-il de ma crédulité ? L'avenir
devait me l'apprendre.

XIV. LE FLEUVE-NOIR

La portion du globe terrestre occupée par les eaux est évaluée à trois millions huit cent trente-deux milles
cinq cent cinquante-huit myriamètres carrés, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette masse

liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes, et formerait une sphère

d'un diamètre de soixante lieues dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et, pour

comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au milliard ce que le milliard est à l'unité,

c'est-à-dire qu'il y a autant de milliards dans un quintillion que d'unités dans un milliard. Or, cette masse

liquide, c'est à peu près la quantité d'eau que verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante

mille ans.

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