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Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers, 1

avait été envahi par la mer, et la rapidité de l'envahissement prouvait que la voie d'eau était considérable.
Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les chaudières, car les feux se fussent subitement

éteints.

Le capitaine Anderson fit stopper immédiatement, et l'un des matelots plongea pour reconnaître l'avarie.
Quelques instants après, on constatait l'existence d'un trou large de deux mètres dans la carène du

steamer. Une telle voie d'eau ne pouvait être aveuglée, et le Scotia , ses roues à demi noyées, dut

continuer ainsi son voyage. Il se trouvait alors à trois cent mille du cap Clear, et après trois jours d'un

retard qui inquiéta vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la Compagnie.

Les ingénieurs procédèrent alors à la visite du Scotia, qui fut mis en cale sèche. Ils ne purent en
croire leurs yeux. A deux mètres et demi au-dessous de la flottaison s'ouvrait une déchirure régulière, en

forme de triangle isocèle. La cassure de la tôle était d'une netteté parfaite, et elle n'eût pas été frappée

plus sûrement à l'emporte-pièce. Il fallait donc que l'outil perforant qui l'avait produite fût d'une trempe

peu commune et après avoir été lancé avec une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tôle de quatre

centimètres, il avait dû se retirer de lui-même par un mouvement rétrograde et vraiment inexplicable.

Tel était ce dernier fait, qui eut pour résultat de passionner à nouveau l'opinion publique. Depuis ce
moment, en effet, les sinistres maritimes qui n'avaient pas de cause déterminée furent mis sur le compte

du monstre. Ce fantastique animal endossa la responsabilité de tous ces naufrages, dont le nombre est

malheureusement considérable ; car sur trois mille navires dont la perte est annuellement relevée au

Bureau-Veritas, le chiffre des navires à vapeur ou à voiles, supposés perdus corps et biens par suite

d'absence de nouvelles, ne s'élève pas à moins de deux cents !

Or, ce fut le « monstre » qui, justement ou injustement, fut accusé de leur disparition, et, grâce à lui, les
communications entre les divers continents devenant de plus en plus dangereuses, le public se déclara et

demanda catégoriquement que les mers fussent enfin débarrassées et à tout prix de ce formidable cétacé.

II. LE POUR ET LE CONTRE

A l'époque où ces événements se produisirent, je revenais d'une exploration scientifique entreprise dans
les mauvaises terres du Nebraska, aux États-Unis. En ma qualité de professeur-suppléant au Muséum

d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement français m'avait joint à cette expédition. Après six mois

passés dans le Nebraska, chargé de précieuses collections, j'arrivai à New York vers la fin de mars. Mon

départ pour la France était fixé aux premiers jours de mai. Je m'occupais donc, en attendant, de classer

mes richesses minéralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du Scotia.

J'étais parfaitement au courant de la question à l'ordre du jour, et comment ne l'aurais-je pas été ? J'avais
lu et relu tous les journaux américains et européens sans être plus avancé. Ce mystère m'intriguait. Dans

l'impossibilité de me former une opinion, je flottais d'un extrême à l'autre. Qu'il y eut quelque chose, cela

ne pouvait être douteux, et les incrédules étaient invités à mettre le doigt sur la plaie du Scotia.

A mon arrivée à New York, la question brûlait. L'hypothèse de l'îlot flottant, de l'écueil insaisissable,
soutenue par quelques esprits peu compétents, était absolument abandonnée. Et, en effet, à moins que cet

écueil n'eût une machine dans le ventre, comment pouvait-il se déplacer avec une rapidité si

prodigieuse ?

De même fut repoussée l'existence d'une coque flottante, d'une énorme épave, et toujours à cause de la
rapidité du déplacement.

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