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Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers, 1

Enfin cette longue nuit s'écoula. Mon souvenir incomplet ne permet pas d'en retracer toutes les
impressions. Un seul détail me revient à l'esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus

entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive produite par des accords lointains.

Quel était donc le mystère de cette navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement

l'explication ? Quels êtres vivaient dans cet étrange bateau ? Quel agent mécanique lui permettait de se

déplacer avec une si prodigieuse vitesse ?

Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne tardèrent pas à se déchirer. J'allais
procéder à un examen attentif de la coque qui formait à sa partie supérieure une sorte de plate-forme

horizontale, quand je la sentis s'enfoncer peu à peu.

« Eh ! mille diables ! s'écria Ned Land, frappant du pied la tôle sonore, ouvrez donc, navigateurs peu
hospitaliers ! »

Mais il était difficile de se faire entendre au milieu des battements assourdissants de l'hélice.
Heureusement, le mouvement d'immersion s'arrêta.

Soudain, un bruit de ferrures violemment poussées se produisit à l'intérieur du bateau. Une plaque se
souleva, un homme parut, jeta un cri bizarre et disparut

aussitôt.

Quelques instants après, huit solides gaillards, le visage voilé, apparaissaient silencieusement, et nous
entraînaient dans leur formidable machine.

VIII. MOBILIS IN MOBILE

Cet enlèvement, si brutalement exécuté, s'était accompli avec la rapidité de l'éclair. Mes compagnons et
moi, nous n'avions pas eu le temps de nous reconnaître. Je ne sais ce qu'ils éprouvèrent en se sentant

introduits dans cette prison flottante ; mais, pour mon compte, un rapide frisson me glaça l'épiderme. A

qui avions-nous affaire ? Sans doute à quelques pirates d'une nouvelle espèce qui exploitaient la mer à

leur façon.

A peine l'étroit panneau fut-il refermé sur moi, qu'une obscurité profonde m'enveloppa. Mes yeux,
imprégnés de la lumière extérieure, ne purent rien percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux

échelons d'une échelle de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement saisis, me suivaient. Au bas de

l'échelle, une porte s'ouvrit et se referma immédiatement sur nous avec un retentissement sonore.

Nous étions seuls. Où ? Je ne pouvais le dire, à peine l'imaginer. Tout était noir, mais d'un noir si absolu,
qu'après quelques minutes, mes yeux n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indéterminées qui

flottent dans les plus profondes nuits.

Cependant, Ned Land, furieux de ces façons de procéder, donnait un libre cours à son indignation.

« Mille diables ! s'écriait-il, voilà des gens qui en remonteraient aux Calédoniens pour l'hospitalité ! Il ne
leur manque plus que d'être anthropophages ! Je n'en serais pas surpris, mais je déclare que l'on ne me

mangera pas sans que je proteste !

Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, répondit tranquillement Conseil. Ne vous emportez pas avant
l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la rôtissoire !

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