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Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers, 1

fermèrent malgré moi. J'étais en proie à une hallucination douloureuse. Évidemment, des substances
soporifiques avaient été mêlées aux aliments que nous venions de prendre ! Ce n'était donc pas assez de

la prison pour nous dérober les projets du capitaine Nemo, il fallait encore le sommeil !

J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer qui provoquaient un léger
mouvement de roulis, cessèrent. Le Nautilus avait-il donc quitté la surface de l'Océan ? Était-il

rentré dans la couche immobile des eaux ?

Je voulus résister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration s'affaiblit. Je sentis un froid mortel
glacer mes membres alourdis et comme paralysés. Mes paupières, véritables calottes de plomb,

tombèrent sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein d'hallucinations, s'empara de

tout mon être. Puis, les visions disparurent, et me laissèrent dans un complet anéantissement.

XXIV. LE ROYAUME DU CORAIL

Le lendemain, je me réveillai la tête singulièrement dégagée. A ma grande surprise, j'étais dans ma
chambre. Mes compagnons. sans doute, avaient été réintégrés dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent

aperçus plus que moi. Ce qui s'était passé pendant cette nuit, ils l'ignoraient comme je l'ignorais

moi-même, et pour dévoiler ce mystère, je ne comptais que sur les hasards de l'avenir.

Je songeai alors à quitter ma chambre. Étais-je encore une fois libre ou prisonnier ? Libre entièrement.
J'ouvris la porte, je pris par les coursives, je montai l'escalier central. Les panneaux, fermés la veille,

étaient ouverts. J'arrivai sur la plate-forme.

Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne savaient rien. Endormis d'un sommeil
pesant qui ne leur laissait aucun souvenir, ils avaient été très surpris de se retrouver dans leur cabine.

Quant au Nautilus, il nous parut tranquille et mystérieux comme toujours. Il flottait à la surface
des flots sous une allure modérée. Rien ne semblait changé à bord.

Ned Land, de ses yeux pénétrants, observa la mer. Elle était déserte. Le Canadien ne signala rien de
nouveau à l'horizon, ni voile, ni terre. Une brise d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames,

échevelées par le vent, imprimaient à l'appareil un très sensible roulis.

Le Nautilus, après avoir renouvelé son air, se maintint à une profondeur moyenne de quinze
mètres, de manière à pouvoir revenir promptement à la surface des flots. Opération qui, contre l'habitude,

fut pratiquée plusieurs fois, pendant cette journée du 19 janvier. Le second montait alors sur la

plate-forme, et la phrase accoutumée retentissait à l'intérieur du navire.

Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis que l'impassible stewart, qui me
servit avec son exactitude et son mutisme ordinaires.

Vers deux heures, j'étais au salon. occupé à classer mes notes, lorsque le capitaine ouvrit la porte et parut.
Je le saluai. Il me rendit un salut presque imperceptible, sans m'adresser la parole. Je me remis à mon

travail, espérant qu'il me donnerait peut-être des explications sur les événements qui avaient marqué la

nuit précédente. Il n'en fit rien. Je le regardai. Sa figure me parut fatiguée ; ses yeux rougis n'avaient pas

été rafraîchis par le sommeil ; sa physionomie exprimait une tristesse profonde, un réel chagrin. Il allait

et venait, s'asseyait et se relevait, prenait un livre au hasard, l'abandonnait aussitôt. consultait ses

instruments sans prendre ses notes habituelles, et semblait ne pouvoir tenir un instant en place.

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