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Jules Verne - Robur le Conquerant

Robur, posté à l'avant, sa mâle figure sous son capuchon, commandait les manuvres. Tom Turner avait en
main la barre du gouvernail. Le mécanicien surveillait attentivement ses piles dont les substances acides

n'avaient rien à craindre de la congélation - heureusement. Les hélices, lancées au maximum de courant,

rendaient des sons de plus en plus aigus, dont l'intensité fut extrême, malgré la moindre densité de l'air.

Le baromètre tomba à 290 millimètres, ce qui indiquait sept mille mètres d'altitude.

Magnifique disposition de ce chaos de montagnes!

Partout des sommets blancs. Pas de lacs, mais des glaciers qui descendent jusqu'à dix mille pieds de la
base. Plus d'herbe, rien que de rares phanérogames sur la limite de la vie végétale. Plus de ces admirables

pins et cèdres, qui se groupent en forêts splendides aux flancs inférieurs de la chaîne. Plus de ces

gigantesques fougères ni de ces interminables parasites, tendus d'un tronc à l'autre, comme dans les

sous-bois de la jungle. Aucun animal, ni chevaux sauvages, ni yaks, ni bufs tibétains. Parfois une gazelle

égarée jusque dans ces hauteurs. Pas d'oiseaux, si ce n'est quelques couples de ces corneilles qui s'élèvent

jusqu'aux dernières couches de l'air respirable.

Cette passe enfin franchie, l'Albatros commença à redescendre. Au sortir du col, hors de la région
des forêts, il n'y avait plus qu'une campagne infinie qui s'étendait sur un immense secteur.

Alors Robur s'avança vers ses hôtes, et d'une voix aimable :

« L'Inde, messieurs », dit-il.

X. Dans lequel on verra comment et pourquoi le valet Frycollin fut mis à la remorque.

L'ingénieur n'avait point l'intention de promener son appareil au-dessus de ces merveilleuses contrées de
l'Indoustan. Franchir l'Himalaya pour montrer de quel admirable engin de locomotion il disposait,

convaincre même ceux qui ne voulaient pas être convaincus, il ne voulait sans doute pas autre chose.

Est-ce donc à dire que l' Albatros fût parfait, quoique la perfection ne soit pas de ce monde? On

le verra bien.

En tout cas, si, dans leur for intérieur, Uncle Prudent et son collègue ne pouvaient qu'admirer la
puissance d'un pareil engin de locomotion aérienne, ils n'en laissaient rien paraître. Ils ne cherchaient que

l'occasion de s'enfuir. Ils n'admirèrent même pas le superbe spectacle offert à leur vue, pendant que

l'Albatros suivait les pittoresques lisières du Pendjab.

Il y a bien, à la base de l'Himalaya, une bande marécageuse de terrains d'où transpirent des vapeurs
malsaines, ce Teraï dans lequel la fièvre est à l'état endémique. Mais ce n'était pas pour gêner l'

Albatros
ni compromettre la santé de son personnel. Il monta, sans trop se presser, vers l'angle que
l'Indoustan fait au point de jonction du Turkestan et de la Chine. Le 29 juin, dès les premières heures du

matin, s'ouvrait devant lui l'incomparable vallée de Cachemir.

Oui, incomparable, cette gorge que laissent entre eux le grand et le petit Himalaya! Sillonnée des
centaines de contreforts que l'énorme chaîne envoie mourir jusqu'au bassin de l'Hydaspe, elle est arrosée

par les capricieux méandres du fleuve, qui vit se heurter les armées de Porus et d'Alexandre, c'est-à-dire

l'Inde et la Grèce aux prises dans l'Asie centrale. Il est toujours là, cet Hydaspe, si les deux villes, fondées

par le Macédonien en souvenir de sa victoire, ont si bien disparu qu'on ne peut même plus en retrouver la

place.

Pendant cette matinée, l'Albatros plana au-dessus de Srinagar, plus connue sous le nom de

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