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Jules Verne - Robur le Conquerant

« Ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, nous voilà aux confins de l'Amérique! Nous pensons que cette
plaisanterie va cesser...

- Je ne plaisante jamais, » répondit Robur.

Il fit un signe. L'Albatros s'abaissa rapidement vers le sol; mais, en même temps, il prit une telle
vitesse qu'il fallut se réfugier dans les roufles.

A peine la porte de leur cabine s'était-elle refermée sur les deux collègues :

« Un peu plus, je l'étranglais! dit Uncle Prudent.

Il faudra tenter de fuir! répondit Phil Evans.

- Oui!... coûte que coûte! »

Un long murmure arriva alors jusqu'à eux.

C'était le grondement de la mer qui se brisait sur les roches du littoral. C'était l'océan Pacifique.

IX. Dans lequel l'Albatros franchit près de dix mille kilomètres, qui se terminent par un
bond prodigieux.

Uncle Prudent et Phil Evans étaient bien résolus à fuir. S'ils n'avaient eu affaire aux huit hommes
particulièrement vigoureux qui composaient le personnel de l'aéronef, peut-être eussent-ils tenté la lutte.

Un coup d'audace aurait pu les rendre maîtres à bord et leur permettre de redescendre sur quelque point

des Etats-Unis. Mais à deux - Frycollin ne devant être considéré que comme une quantité négligeable -, il

n'y fallait pas songer. Donc, puisque la force ne pouvait être employée, il conviendrait de recourir à la

ruse, dès que l'Albatros prendrait terre. C'est ce que Phil Evans essaya de faire comprendre à son

irascible collègue, dont il craignait toujours quelque violence prématurée qui eût aggravé la situation.

En tout cas, ce n'était pas le moment. L'aéronef filait à toute vitesse au-dessus du Pacifique-Nord. Le
lendemain matin, 16 juin, on ne voyait plus rien de la côte. Or, comme le littoral s'arrondit depuis l'île de

Vancouver jusqu'au groupe des Aléoutiennes, - portion de l'Amérique russe cédée aux Etats-Unis en

1867, - très vraisemblablement l'Albatros le croiserait à son extrême courbure. si sa direction ne

se modifiait pas.

Combien les nuits paraissaient longues aux deux collègues! Aussi avaient-ils toujours hâte de quitter leur
cabine. Ce matin-là, lorsqu'ils vinrent sur le pont, depuis plusieurs heures déjà l'aube avait blanchi

l'horizon de l'est. On approchait du solstice de juin, le plus long jour de l'année dans l'hémisphère boréal,

et, sous le soixantième parallèle, c'est à peine s'il faisait nuit.

Quant à l'ingénieur Robur, par habitude ou avec intention, il ne se pressait pas de sortir de son roufle. Ce
jour-là, lorsqu'il le quitta, il se contenta de saluer ses deux hôtes, au moment où il se croisait avec eux à

l'arrière de l'aéronef.

Cependant, les. yeux rougis pas l'insomnie, le regard hébété, les jambes flageolantes, Frycollin s'était
hasardé hors de sa cabine. Il marchait comme un homme dont le pied sent que le terrain n'est pas solide.

Son premier regard fut pour l'appareil suspenseur qui fonctionnait avec une régularité rassurante sans

trop se hâter.

Cela fait, le Nègre, toujours titubant, se dirigea vers la rambarde et la saisit à deux mains, afin de mieux

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