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Jules Verne - Robur le Conquerant

« Mettons que c'était le Rule Doodle et le Yankee Britannia, et allons déjeuner! »

Ce compromis entre les deux chants nationaux de l'Amérique et de la Grande-Bretagne fut adopté à la
satisfaction générale. Américains et Anglais, remontant la rive gauche du Niagara, vinrent s'attabler dans

l'hôtel de Goat-Island - un terrain neutre entre les deux chutes. Comme ils sont en présence des ufs

bouillis et du jambon traditionnels, du roastbeef froid, relevé de pickles incendiaires, et de flots de thé à

rendre jalouses les célèbres cataractes, on ne les dérangera plus. Il est peu probable, d'ailleurs, qu'il soit

encore question d'eux dans cette histoire.

Qui avait raison de l'Anglais ou de l'Américain? Il eût été difficile de se prononcer. En tout cas, ce duel
montre combien les esprits s'étaient passionnés, non seulement dans le nouveau, mais aussi dans l'ancien

continent, à propos d'un phénomène inexplicable, qui, depuis un mois environ, mettait toutes les

cervelles à l'envers.

Os sublime dedit clumque tueri, a dit Ovide pour le plus grand honneur de la créature
humaine. En vérité, jamais on n'avait tant regardé le ciel depuis l'apparition de l'homme sur le globe

terrestre.

Or, précisément, pendant la nuit précédente, une trompette aérienne avait lancé ses notes cuivrées à
travers l'espace, au-dessus de cette portion du Canada située entre le lac Ontario et le lac Erié. Les uns

avaient entendu le Yankee Doodle, les autres le Rule Britannia. De là cette querelle d'Anglo-saxons qui

se terminait par un déjeuner à Goat-Island. Peut-être, en somme, n'était-ce ni l'un ni l'autre de ces chants

patriotiques. Mais ce qui n'était douteux pour personne c'est que ce son étrange avait ceci de particulier

qu'il semblait descendre du ciel sur la terre.

Fallait-il croire à quelque trompette céleste, embouchée par un ange ou un archange?... N'était-ce pas
plutôt de joyeux aéronautes qui jouaient de ce sonore instrument, dont la Renommée fait un si bruyant

usage?

Non! Il n'y avait là ni ballon, ni aéronautes. Un phénomène extraordinaire se produisait dans les hautes
zones du ciel - phénomène dont on ne pouvait reconnaître la nature ni l'origine. Aujourd'hui, il

apparaissait au-dessus de l'Amérique, quarante-huit heures après au-dessus de l'Europe, huit jours plus

tard, en Asie, au-dessus du Céleste Empire. Décidément, si la trompette qui signalait son passage n'était

pas celle du Jugement dernier, qu'était donc cette trompette?

De là, en tous pays de la terre, royaumes ou républiques, une certaine inquiétude qu'il importait de
calmer. Si vous entendiez dans votre maison quelques bruits bizarres et inexplicables ne

chercheriez-vous pas au plus vite à reconnaître la cause de ces bruits, et, 51 l'enquête n'aboutissait à rien,

n'abandonneriez-vous pas votre maison pour en habiter une autre? Oui, sans doute! Mais ici, la maison,

c'était le globe terrestre. Nul moyen de le quitter pour la Lune, Mars, Vénus, Jupiter, ou toute autre

planète du système solaire. Il fallait donc découvrir ce qui se passait, non dans le vide infini, mais dans

les zones atmosphériques. En effet, pas d'air, pas de bruit, et, comme il y avait bruit - toujours la fameuse

trompette! - c'est que le phénomène s'accomplissait au milieu de la couche d'air, dont la densité va

toujours en diminuant et qui ne s'étend pas à plus de deux lieues autour de notre sphéroïde.

Naturellement, des milliers de feuilles publiques s'emparèrent de la question, la traitèrent sous toutes ses
formes, l'éclaircirent ou l'obscurcirent, rapportèrent des faits vrais ou faux, alarmèrent ou rassurèrent

leurs lecteurs, dans l'intérêt du tirage, - passionnèrent enfin les masses quelque peu affolées. Du coup, la

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