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Jules Verne - Les Tribulations d'un Chinois en Chine

Au moment où la chaise s'arrêtait, une voiture toute poussiéreuse, attelée de deux mules, venait se ranger
près de la porte. Kin-Fo, suivi de Craig-Fry et de Soun, en descendait!

«Vous! Vous! s'écria Lé-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux!

- Chère petite soeur cadette! répondit Kin-Fo, vous ne doutiez pas de mon retour!...»

Lé-ou ne répondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entraîna dans le boudoir, devant le petit appareil
phonographique, discret confident de ses peines!

«Je n'ai pas cessé un seul instant de vous attendre, cher coeur brodé de fleurs de soie!» dit-elle.

Et, déplaçant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en mouvement.

Kin-Fo put alors entendre une douce voix lui répéter ce que la tendre Lé-ou disait quelques heures
auparavant: «Reviens, petit frère bien-aimé! Reviens près de moi! Que nos coeurs ne soient plus séparés

comme le sont les deux étoiles du Pasteur et de la Lyre! Toutes mes pensées sont pour ton retour...»

L'appareil se tut une seconde... rien qu'une seconde. Puis, il reprit, mais d'une voix criarde, cette fois: «Ce

n'est pas assez d'une maîtresse, il faut encore avoir un maître dans la maison! Que le prince Ien les

étrangle tous deux!» Cette seconde voix n'était que trop reconnaissable. C'était celle de Nan. La

désagréable «vieille mère» avait continué de parler après le départ de Lé-ou, tandis que l'appareil

fonctionnait encore, et enregistrait, sans qu'elle s'en doutât, ses imprudentes paroles!

Servantes et valets, défiez-vous des phonographes!

Le jour même, Nan recevait son congé, et, pour la mettre à la porte, on n'attendit même pas les derniers
jours de la septième lune!

XV. QUI RÉSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-ÊTRE AU
LECTEUR

Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Haï, avec l'aimable Lé-ou, de Péking.
Dans six jours seulement expirait le délai accordé à Wang pour accomplir sa promesse; mais l'infortuné

philosophe avait payé de sa vie sa fuite inexplicable. Il n'y avait plus rien à craindre désormais. Le

mariage pouvait donc se faire. Il fut décidé et fixé à ce vingt-cinquième jour de juin dont Kin-Fo avait

voulu faire le dernier de son existence!

La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par quelles phases diverses venait de passer celui
qui, refusant une première fois de la faire misérable, et une seconde fois de la faire veuve, lui revenait,

libre enfin de la faire heureuse.

Mais Lé-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir quelques larmes. Elle le connaissait, elle
l'aimait, il avait été le premier confident de ses sentiments pour Kin-Fo.

«Pauvre Wang! dit-elle. Il manquera bien à notre mariage!

- Oui! pauvre Wang, répondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi, ce compagnon de sa jeunesse, cet ami de
vingt ans.

- Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frappé comme il avait juré de le faire!

- Non, non! dit Lé-ou en secouant sa jolie tête, et peut-être n'a-t-il cherché la mort dans les flots du Peï-ho

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