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Jules Verne - Les Tribulations d'un Chinois en Chine

- Ah! ces philosophes! s'écria le plus jeune des convives. Il ne faut pas les écouter. Ce sont des machines
à théories! Ils en fabriquent de toute sorte! Pure camelote, qui ne vaut rien à l'user! Marie-toi, marie-toi,

ami! J'en ferais autant, si je n'avais fait voeu de ne jamais rien faire! Marie-toi, et, comme disent nos

poètes, puissent les deux phénix t'apparaître toujours tendrement unis! Mes amis, je bois au bonheur de

notre hôte!

- Et moi, répondit le philosophe, je bois à la prochaine intervention de quelque divinité protectrice, qui,
pour le rendre heureux, le fasse passer par l'épreuve du malheur!»

Sur ce toast assez bizarre, les convives se levèrent, rapprochèrent leurs poings comme eussent fait des
boxeurs au moment de la lutte; puis, après les avoir successivement baissés et remontés en inclinant la

tête, ils prirent congé les uns des autres.

A la description du salon dans lequel ce repas a été donné, au menu exotique qui le composait, à
l'habillement des convives, à leur manière de s'exprimer, peut-être aussi à la singularité de leurs théories,

le lecteur a deviné qu'il s'agissait de Chinois, non de ces «Célestials» qui semblent avoir été décollés d'un

paravent ou être en rupture de potiche, mais de ces modernes habitants du Céleste Empire, déjà

«européennisés» par leurs études, leurs voyages, leurs fréquentes communications avec les civilisés de

l'Occident.

En effet, c'était dans le salon d'un des bateaux-fleurs de la rivière des Perles à Canton, que le riche
Kin-Fo, accompagné de l'inséparable Wang, le philosophe, venait de traiter quatre des meilleurs amis de

sa jeunesse, Pao-Shen, un mandarin de quatrième classe à bouton bleu, Yin-Pang, riche négociant en

soieries de la rue des Pharmaciens, Tim le viveur endurci - et Houal le lettré.

Et cela se passait le vingt-septième jour de la quatrième lune, pendant la première de ces cinq veilles, qui
se partagent si poétiquement les heures de la nuit chinoise.

II. DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSÉS D'UNE FAÇON PLUS
NETTE

Si Kin-Fo avait donné ce dîner d'adieu à ses amis de Canton, c'est que c'était dans cette capitale de la
province de Kouang-Tong qu'il avait passé une partie de son adolescence. Des nombreux camarades que

doit compter un jeune homme riche et généreux, les quatre invités du bateau-fleurs étaient les seuls qui

lui restassent à cette époque. Quant aux autres, dispersés aux hasards de la vie, il eût vainement cherché à

les réunir.

Kin-Fo habitait alors Shang-Haï, et, pour faire changer d'air à son ennui, il était venu le promener
pendant quelques jours à Canton. Mais, ce soir même, il devait prendre le steamer qui fait escale aux

points principaux de la côte et revenir tranquillement à son yamen.

Si Wang avait accompagné Kin-Fo, c'est que le philosophe ne quittait jamais son élève, auquel les leçons
ne manquaient pas. A vrai dire, celui-ci n'en tenait aucun compte. Autant de maximes et de sentences

perdues; mais la «machine à théories» - ainsi que l'avait dit ce viveur de Tim - ne se fatiguait pas d'en

produire.

Kin-Fo était bien le type de ces Chinois du Nord, dont la race tend à se transformer, et qui ne se sont
jamais ralliés aux Tartares. On n'eût pas rencontré son pareil dans les provinces du Sud, où les hautes et

basses classes se sont plus intimement mélangées avec la race mantchoue. Kin-Fo, ni par son père ni par

sa mère, dont les familles, depuis la conquête, se tenaient à l'écart, n'avait une goutte de sang tartare dans

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