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Jules Verne - Les Tribulations d'un Chinois en Chine

Kin-Fo, sur qui la fatigue ne semblait pas avoir prise, allait toujours. Entraînant ses deux acolytes, qui ne
faiblissaient pas, distançant l'infortuné Soun, peu accoutumé à ce genre d'exercice, il sortit par la porte de

l'Est et s'aventura dans la campagne déserte.

Une interminable avenue, bordée d'énormes animaux de granit, s'ouvrait là, à quelque distance du mur
d'enceinte.

Kin-Fo suivit cette avenue d'un pas plus rapide encore.

Un petit temple en fermait l'extrémité. Derrière, s'élevait un «tumulus», haut comme une colline. Sous ce
tertre reposait Rong- Ou, le bonze devenu empereur, l'un de ces hardis patriotes qui, cinq siècles

auparavant, avaient lutté contre la domination étrangère. Le philosophe ne serait-il pas venu se retremper

dans ces glorieux souvenirs, sur le tombeau même où reposait le fondateur de la dynastie des Ming?

Le tumulus était désert, le temple abandonné. Pas d'autres gardiens que ces colosses à peine ébauchés
dans le marbre, ces fantastiques animaux qui peuplaient seuls la longue avenue.

Mais, sur la porte du temple, Kin-Fo aperçut, non sans émotion, quelques signes qu'une main y avait
gravés. Il s'approcha et lut ces trois lettres W. K.-F.

Wang! Kin-Fo! Il n'y avait pas à douter que le philosophe n'eût récemment passer là!

Kin-Fo, sans rien dire, regarda, chercha...Personne.

Le soir, Kin-Fo, Craig, Fry, Soun, qui se traînait, rentraient à l'hôtel, et, le lendemain matin, ils avaient
quitté Nan-King.

XII. DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT À
L'AVENTURE

Quel est ce voyageur que l'on voit courant sur les grandes routes fluviales ou carrossables, sur les canaux
et les rivières du Céleste Empire? Il va, il va toujours, ne sachant, pas la veille où il sera le lendemain. Il

traverse les villes sans les voir, il ne descend dans les hôtels ou les auberges que pour y dormir quelques

heures, il ne s'arrête aux restaurations que pour y prendre de rapides repas.

L'argent ne lui tient pas à la main; il le prodigue, il le jette pour activer sa marche.

Ce n'est point un négociant qui s'occupe d'affaires. Ce n'est point un mandarin que le ministre a chargé de
quelque importante et pressante mission. Ce n'est point un artiste en quête des beautés de la nature. Ce

n'est point un lettré, un savant, que son goût entraîne à la recherche des antiques documents, enfermés

dans les bonzeries ou les lamaneries de la vieille Chine. Ce n'est ni un étudiant qui se rend à la pagode

des Examens pour y conquérir ses grades universitaires, ni un prêtre de Bouddha courant la campagne

pour inspecter les petits autels champêtres, érigés entre les racines du banyan sacré, ni un pèlerin qui va

accomplir quelque voeu à l'une des cinq montagnes saintes du Céleste Empire.

C'est le faux Ki-Nan, accompagné de Fry-Craig, toujours dispos, suivi de Soun, de plus en plus fatigué.
C'est Kin-Fo, dans cette bizarre disposition d'esprit qui le porte à fuir et à chercher à la fois l'introuvable

Wang. C'est le client de la Centenaire, qui ne demande à cet incessant va-et-vient que l'oubli de sa

situation et peut-être une garantie contre les dangers invisibles dont il est menacé.

Le meilleur tireur a quelque chance de manquer un but mobile, et Kin-Fo veut être ce but qui ne

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