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Jules Verne - Les Tribulations d'un Chinois en Chine

«Votre désespéré KIN-FO!»

Quel coup pour la jeune femme! Une vie plus amère que l'amère gentiane l'attendait maintenant. Oui! le
vent d'or emportait ses dernières espérances avec la fortune de celui qu'elle aimait! L'amour que Kin-Fo

avait pour elle s'était-il donc à jamais envolé! Son ami ne croyait-il qu'au bonheur que donne la richesse!

Ah! pauvre Lé-ou! Elle ressemblait maintenant au cerf-volant dont le fil casse, et qui retombe brisé sur le

sol!

Nan, appelée, entra dans la chambre, haussa les épaules et transporta sa maîtresse sur son «hang»! Mais,
bien que ce fût un de ces lits-poêles, chauffés artificiellement, combien sa couche parut froide à

l'infortunée Lé-ou! Que les cinq veilles de cette nuit sans sommeil lui semblèrent longues à passer!

VI. QUI DONNERA PEUT-ÊTRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR DANS
LES BUREAUX DE «LA CENTENAIRE»

Le lendemain, Kin-Fo, dont le dédain pour les choses de ce monde ne se démentit pas un instant, quitta
seul son habitation. De son pas toujours égal, il descendit la rive droite du Creek. Arrivé au pont de bois,

qui met la concession anglaise en communication avec la concession américaine, il traversa la rivière et

se dirigea vers une maison d'assez belle apparence, élevée entre l'église des Missions et le consulat des

États-Unis.

Au fronton de cette maison se développait une large plaque de cuivre, sur laquelle apparaissait cette
inscription en lettres tumulaires: LA CENTENAIRE, Compagnie d'assurances sur la vie.

Capital de garantie: 20 millions de dollars.

Agent principal: WILLIAM J. BIDULPH.

Kin-Fo poussa la porte, que défendait un second battant capitonné, et se trouva dans un bureau, divisé en
deux compartiments par une simple balustrade à hauteur d'appui. Quelques cartonniers, des livres à

fermoirs de nickel, une caisse américaine a secrets se défendant d'elle-même, deux ou trois tables où

travaillaient les commis de l'agence, un secrétaire compliqué, réservé à l'honorable William J. Bidulph,

tel était l'ameublement de cette pièce, qui semblait appartenir à une maison du Broadway, et non à une

habitation bâtie sur les bords du Wousung.

William J. Bidulph était l'agent principal, en Chine, de la compagnie d'assurances contre l'incendie et sur
la vie, dont le siège social se trouvait à Chicago. La Centenaire - un bon titre et qui devait attirer les

clients - , la Centenaire, très renommée aux États-Unis, possédait des succursales et des représentants

dans les cinq parties du monde. Elle faisait des affaires énormes et excellentes, grâce à ses statuts, très

hardiment et très libéralement constitués, qui l'autorisaient à assurer tous les risques.

Aussi, les Célestials commençaient-ils à suivre ce moderne courant d'idées, qui remplit les caisses des
compagnies de ce genre. Grand nombre de maisons de l'Empire du Milieu étaient garanties contre

l'incendie, et les contrats d'assurances en cas de mort, avec les combinaisons multiples qu'ils comportent,

ne manquaient pas de signatures chinoises. La plaque de la Centenaire s'écartelait déjà au fronton des

portes shanghaïennes, et entre autres, sur les pilastres du riche yamen de Kin-Fo.

Ce n'était donc pas dans l'intention de s'assurer contre l'incendie, que l'élève de Wang venait rendre visite
à l'honorable William J. Bidulph.

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