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Jules Verne - Les Tribulations d'un Chinois en Chine

«Mon petit frère aîné! Ne suis-je plus pour vous comme la fleur Mei-houa à la première lune, comme la
fleur de l'abricotier à la deuxième, comme la fleur du pêcher à la troisième! Mon cher coeur, de pierre

précieuse, à vous mille, à vous dix mille bonjours!...»

C'était la voix d'une jeune femme, dont le phonographe répétait les tendres paroles.

«Pauvre petite soeur cadette!» dit Kin-Fo.

Puis, ouvrant la boîte, il retira de l'appareil le papier, zébré de rainures, qui venait de reproduire toutes les
inflexions de la lointaine voix, et le remplaça par un autre.

Le phonographe était alors perfectionné à un point qu'il suffisait de parler à voix haute pour que la
membrane fût impressionnée et que le rouleau, mû par un mouvement d'horlogerie, enregistrât les paroles

sur le papier de l'appareil.

Kin-Fo parla donc pendant une minute environ. A sa voix, toujours calme, on n'eût pu reconnaître sous
quelle impression de joie ou de tristesse il formulait sa pensée.

Trois ou quatre phrases, pas plus, ce fut tout ce que dit Kin-Fo. Cela fait, il suspendit le mouvement du
phonographe, retira le papier spécial sur lequel l'aiguille, actionnée par la membrane, avait tracé des

rainures obliques, correspondant aux paroles prononcées; puis, plaçant ce papier dans une enveloppe qu'il

cacheta, il écrivit de droite à gauche l'adresse que voici: «Madame Lé-ou, «Avenue de Cha-Coua

«Péking.» Un timbre électrique fit aussitôt accourir celui des domestiques qui était chargé de la

correspondance. Ordre lui fut donné de porter immédiatement cette lettre à la poste.

Une heure après, Kin-Fo dormait paisiblement, en pressant dans ses bras son «tchou-fou-jen», sorte
d'oreiller de bambou tressé, qui maintient dans les lits chinois une température moyenne, très appréciable

sous ces chaudes latitudes.

V. DANS LEQUEL LÉ-OU REÇOIT UNE LETTRE QU'ELLE EÛT PRÉFÉRÉ NE PAS
RECEVOIR

«Tu n'as pas encore de lettre pour moi?

- Eh! non, madame!

- Que le temps me paraît long, vieille mère!»

Ainsi, pour la dixième fois de la journée, parlait la charmante Lé-ou, dans le boudoir de sa maison de
l'avenue Cha-Coua, à Péking. La «vieille mère» qui lui répondait, et à laquelle elle donnait cette

qualification usitée en Chine pour les servantes d'un âge respectable, c'était la grognonne et désagréable

Mlle Nan.

Lé-ou avait épousé à dix-huit ans un lettré de premier grade, qui collaborait au fameux
Sse-Khou-Tsuane-Chou.

Ce savant avait le double de son âge et mourut trois ans après cette union disproportionnée.

La jeune veuve s'était donc trouvée seule au monde, lorsqu'elle n'avait pas encore vingt et un ans. Kin-Fo
la vit dans un voyage qu'il fit à Péking, vers cette époque.

Wang, qui la connaissait, attira l'attention de son indifférent élève sur cette charmante personne. Kin-Fo

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