bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Verne - Les Tribulations d'un Chinois en Chine

flèche entre les ruines laissées çà et là par les canons français, devant la pagode à neuf étages de
Haf-Way, devant la pointe Jardyne, près de Whampoa, où mouillent les plus gros bâtiments, entre les

îlots et les estacades de bambous des deux rives.

Les cent cinquante kilomètres, c'est-à-dire les trois cent soixante-quinze «lis», qui séparent Canton de
l'embouchure du fleuve, furent franchis dans la nuit.

Au lever du soleil, le Perma dépassait la «Gueule-du-Tigre», puis les deux barres de l'estuaire. Le
Victoria-Peak de l'île de Hong- Kong, haut de dix-huit cent vingt-cinq pieds, apparut un instant dans la

brume matinale, et, après la plus heureuse des traversées, Kin-Fo et le philosophe, refoulant les eaux

jaunâtres du fleuve Bleu, débarquaient à Shang-Haï, sur le littoral de la province de Kiang-Nan.

III. OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR LA VILLE
DE SHANG-HAÏ

Un proverbe chinois dit: «Quand les sabres sont rouillés et les bêches luisantes. Quand les prisons sont
vides et les greniers pleins. Quand les degrés des temples sont usés par les pas des fidèles et les cours des

tribunaux couvertes d'herbe. Quand les médecins vont à pied et les boulangers à cheval, L'Empire est

bien gouverné.» Le proverbe est bon. Il pourrait s'appliquer justement à tous les États de l'Ancien et du

Nouveau Monde. Mais s'il en est un où ce desideratum soit encore loin de se réaliser, c'est précisément le

Céleste Empire. Là, ce sont les sabres qui reluisent et les bêches qui se rouillent, les prisons qui regorgent

et les greniers qui se désemplissent. Les boulangers chôment plus que les médecins, et, si les pagodes

attirent les fidèles, les tribunaux, en revanche, ne manquent ni de prévenus ni de plaideurs.

D'ailleurs, un royaume de cent quatre-vingt mille milles carrés, qui, du nord au sud, mesure plus de huit
cents lieues, et, de l'est à l'ouest, plus de neuf cents, qui compte dix-huit vastes provinces, sans parler des

pays tributaires: la Mongolie, la Mantchourie, le Tibet, le Tonking, la Corée, les îles Liou-Tchou, etc., ne

peut être que très imparfaitement administré. Si les Chinois s'en doutent bien un peu, les étrangers ne se

font aucune illusion à cet égard. Seul, peut-être, l'empereur, enfermé dans son palais, dont il franchit

rarement les portes, à l'abri des murailles d'une triple ville, ce Fils du Ciel, père et mère de ses sujets,

faisant ou défaisant les lois à son gré, ayant droit de vie et de mort sur tous, et auquel appartiennent, par

sa naissance, les revenus de l'Empire ce souverain, devant qui les fronts se traînent dans la poussière,

trouve que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il ne faudrait même pas essayer de lui

prouver qu'il se trompe. Un Fils du Ciel ne se trompe jamais.

Kin-Fo avait-il eu quelque raison de penser que mieux vaut être gouverné à l'européenne qu'à la
chinoise? On serait tenté de le croire. En effet, il demeurait, non dans Shang-Haï, mais en dehors, sur une

portion de la concession anglaise, qui se maintient dans une sorte d'autonomie très appréciée.

Shang-Haï, la ville proprement dite, est située sur la rive gauche de la petite rivière Houang-Pou, qui, se
réunissant à angle droit avec le Wousung, va se mêler au Yang-Tsze-Kiang ou fleuve Bleu, et de là se

perd dans la mer jaune.

C'est un ovale, couché du nord au sud, enceint de hautes murailles, percé de cinq portes s'ouvrant sur ses
faubourgs. Réseau inextricable de ruelles dallées, que les balayeuses mécaniques s'useraient à nettoyer;

boutiques sombres sans devantures ni étalages, où fonctionnent des boutiquiers nus jusqu'à la ceinture;

pas une voiture, pas un palanquin, à peine des cavaliers; quelques temples indigènes ou chapelles

étrangères; pour toutes promenades, un «jardin-thé» et un champ de parade assez marécageux, établi sur

un sol de remblai, comblant d'anciennes rizières et sujet aux émanations paludéennes; à travers ces rues,

< page précédente | 12 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.