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Jules Verne - Les Index Noires

Harry voulait qu'elle se retournât vers l'horizon opposé.

« Non, Harry, dit-elle. Il faut que mes yeux s'habituent à voir ce que savent voir tes yeux ! »

A travers la paume de ses mains, Nell percevait encore une lueur rose, qui blanchissait à mesure que le
soleil s'élevait au dessus de l'horizon. Son regard s'y faisait graduellement. Puis, ses paupières se

soulevèrent, et ses yeux s'imprégnèrent enfin de la lumière du jour.

La pieuse enfant tomba à genoux, s'écriant :

« Mon Dieu, que votre monde est beau ! »

La jeune fille baissa les yeux alors et regarda. A ses pieds se déroulait le panorama d'Édimbourg : les
quartiers neufs et bien alignés de la nouvelle ville, l'amas confus des maisons et le réseau bizarre des rues

de l'Auld-Recky. Deux hauteurs dominaient cet ensemble, le château accroché à son rocher de basalte et

Calton Hill, portant sur sa croupe arrondie les ruines modernes d'un monument grec. De magnifiques

routes plantées rayonnaient de la capitale à la campagne. Au nord, un bras de mer, le golfe de Forth,

entaillait profondément la côte, sur laquelle s'ouvrait le port de Leith. Au-dessus, en troisième plan, se

développait l'harmonieux littoral du comté de Fife. Une voie, droite comme celle du Pirée, reliait à la mer

cette Athènes du Nord. Vers l'ouest s'allongeaient les belles plages de Newhaven et de Porto-Bello, dont

le sable teignait en jaune les premières lames du ressac. Au large, quelques chaloupes animaient les eaux

du golfe, et deux ou trois steamers empanachaient le ciel d'un cône de fumée noire. Puis, au-delà,

verdoyait l'immense campagne. De modestes collines bossuaient çà et là la plaine. Au nord, les

Lomond-Hills, dans l'ouest, le Ben-Lomond et le Ben-Ledi réverbéraient les rayons solaires, comme si

des glaces éternelles en eussent tapissé les cimes.

Nell ne pouvait parler. Ses lèvres ne murmuraient que des mots vagues. Ses bras frémissaient. Sa tête
était prise de vertiges. Un instant, ses forces l'abandonnèrent. Dans cet air si pur, devant ce spectacle

sublime, elle se sentit tout à coup faiblir, et tomba sans connaissance dans les bras d'Harry, prêts à la

recevoir.

Cette jeune fille, dont la vie s'était écoulée jusqu'alors dans les entrailles du massif terrestre, avait enfin
contemplé ce qui constitue presque tout l'univers, tel que l'ont fait le Créateur et l'homme. Ses regards,

après avoir plané sur la ville et sur la campagne, venaient de s'étendre, pour la première fois, sur

l'immensité de la mer et l'infini du ciel.

XVIII. Du lac Lomond au lac Katrine

Harry portant Nell dans ses bras, suivi de James Starr et de Jack Ryan, redescendit les pentes
d'Arthur-Seat. Après quelques heures de repos et un déjeuner réconfortant qui fut pris à Lambret's-Hotel,

on songea à compléter l'excursion par une promenade à travers le pays des lacs.

Nell avait recouvré ses forces. Ses yeux pouvaient désormais s'ouvrir tout grands à la lumière, et ses
poumons aspirer largement cet air vivifiant et salubre. Le vert des arbres, la nuance variée des plantes,

l'azur du ciel, avaient déployé devant ses regards la gamme des couleurs.

Le train qu'ils prirent à Général railway station, conduisit Nell et ses compagnons à Glasgow. Là, du
dernier pont jeté sur la Clyde, ils purent admirer le curieux mouvement maritime du fleuve. Puis, ils

passèrent la nuit à Comrie's Royal-hôtel.

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