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Jules Verne - Les Index Noires

Le sol avait-il donc manqué subitement sous les pieds d'Harry ? Le jeune mineur était-il tombé dans
quelque anfractuosité ? Sa voix ne pouvait-elle plus arriver jusqu'à ses compagnons ?

Le vieil overman, ne voulant rien écouter, allait s'introduire à son tour par l'orifice, lorsque parut une
lueur, vague d'abord, qui se renforça peu à peu, et Harry fit entendre ces paroles :

« Venez, monsieur Starr ! venez, mon père ! La route est libre dans la Nouvelle-Aberfoyle. »

IX. La Nouvelle-Aberfoyle

Si, par quelque puissance surhumaine, des ingénieurs eussent pu enlever d'un bloc et sur une épaisseur de
mille pieds toute cette portion de la croûte terrestre qui supporte cet ensemble de lacs, de fleuves, de

golfes et les territoires riverains des comtés de Stirling, de Dumbarton et de Renfrew, ils auraient trouvé,

sous cet énorme couvercle, une excavation immense, et telle qu'il n'en existait qu'une autre au monde qui

pût lui être comparée, - la célèbre grotte de Mammouth, dans le Kentucky.

Cette excavation se composait de plusieurs centaines d'alvéoles, de toutes formes et de toutes grandeurs.
On eût dit une ruche, avec ses nombreux étages de cellules, capricieusement disposées, mais une ruche

construite sur une vaste échelle, et qui, au lieu d'abeilles, eût suffi à loger tous les ichthyosaures, les

mégathériums, et les ptérodactyles de l'époque géologique !

Un labyrinthe de galeries, les unes plus élevées que les plus hautes voûtes des cathédrales, les autres
semblables à des contrenefs, rétrécies et tortueuses, celles-ci suivant la ligne horizontale, celles-là

remontant ou descendant obliquement en toutes directions, - réunissaient ces cavités et laissaient libre

communication entre elles.

Les piliers qui soutenaient ces voûtes, dont la courbe admettait tous les styles, les épaisses murailles,
solidement assises entre les galeries, les nefs elles-mêmes, dans cet étage des terrains secondaires, étaient

faits de grès et de roches schisteuses. Mais, entre ces couches inutilisables, et puissamment pressées par

elles, couraient d'admirables veines de charbon, comme si le sang noir de cette étrange houillère eût

circulé à travers leur inextricable réseau. Ces gisements se développaient sur une étendue de quarante

milles du nord au sud, et ils s'enfonçaient même sous le canal du Nord. L'importance de ce bassin n'aurait

pu être évaluée qu'après sondages, mais elle devait dépasser celle des couches carbonifères de Cardiff,

dans le pays de Galles, et des gisements de Newcastle, dans le comté de Northumberland.

Il faut ajouter que l'exploitation de cette houillère allait être singulièrement facilitée, puisque, par une
disposition bizarre des terrains secondaires, par un inexplicable retrait des matières minérales à l'époque

géologique où ce massif se solidifiait, la nature avait déjà multiplié les galeries et les tunnels de la

Nouvelle-Aberfoyle.

Oui, la nature seule ! On aurait pu croire, tout d'abord, à la découverte de quelque exploitation
abandonnée depuis des siècles. Il n'en était rien. On ne délaisse pas de telles richesses. Les termites

humains n'avaient jamais rongé cette portion du sous-sol de l'Écosse, et c'était la nature qui avait ainsi

fait les choses. Mais, on le répète, nul hypogée de l'époque égyptienne, nulle catacombe de l'époque

romaine, n'auraient pu lui être comparés, - si ce n'est les célèbres grottes de Mammouth, qui, sur une

longueur de plus de vingt milles, comptent deux cent vingt-six avenues, onze lacs, sept rivières, huit

cataractes, trente-deux puits insondables et cinquante-sept dômes, dont quelques-uns sont suspendus à

plus de quatre cent cinquante pieds de hauteur.

Ainsi que ces grottes, la Nouvelle-Aberfoyle était, non l'uvre des hommes, mais l'uvre du Créateur.

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