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Jules Verne - Les Enfants du Capitaine Grant

roulements intérieurs, le fracas des avalanches, le choc des masses de granit et de basalte, les tourbillons
d'une neige pulvérisée, rendaient toute communication impossible. Tantôt, le massif dévalait sans heurts

ni cahots; tantôt, pris d'un mouvement de tangage et de roulis comme le pont d'un navire secoué par la

houle, côtoyant des gouffres dans lesquels tombaient des morceaux de montagne, déracinant les arbres

séculaires, il nivelait avec la précision d'une faux immense toutes les saillies du versant oriental.

Que l'on songe à la puissance d'une masse pesant plusieurs milliards de tonnes, lancée avec une vitesse
toujours croissante sous un angle de cinquante degrés.

Ce que dura cette chute indescriptible, nul n'aurait pu l'évaluer. À quel abîme elle devait aboutir, nul n'eût
osé le prévoir. Si tous étaient là, vivants, ou si l'un d'eux gisait déjà au fond d'un abîme, nul encore

n'aurait pu le dire. Étouffés par la vitesse de la course, glacés par l'air froid qui les pénétrait, aveuglés par

les tourbillons de neige, ils haletaient, anéantis, presque inanimés, et ne s'accrochaient aux rocs que par

un suprême instinct de conservation.

Tout d'un coup, un choc d'une incomparable violence les arracha de leur glissant véhicule. Ils furent
lancés en avant et roulèrent sur les derniers échelons de la montagne. Le plateau s'était arrêté net.

Pendant quelques minutes, nul ne bougea. Enfin, l'un se releva étourdi du coup, mais ferme encore, - le
major. Il secoua la poussière qui l'aveuglait, puis il regarda autour de lui. Ses compagnons, étendus dans

un cercle restreint, comme les grains de plomb d'un fusil qui ont fait balle, étaient renversés les uns sur

les autres.

Le major les compta. Tous, moins un, gisaient sur le sol. Celui qui manquait, c'était Robert Grant.

Chapitre XIV. Le coup de fusil de la providence

Le versant oriental de la cordillère des Andes est fait de longues pentes qui vont se perdre insensiblement
à la plaine, sur laquelle une portion du massif s'était subitement arrêtée. Dans cette contrée nouvelle,

tapissée de pâturages épais, hérissée d'arbres magnifiques, un nombre incalculable de ces pommiers

plantés au temps de la conquête étincelaient de fruits dorés et formaient des forêts véritables. C'était un

coin de l'opulente Normandie jeté dans les régions platéennes, et, en toute autre circonstance, l'oeil d'un

voyageur eût été frappé de cette transition subite du désert à l'oasis, des cimes neigeuses aux prairies

verdoyantes, de l'hiver à l'été.

Le sol avait repris, d'ailleurs, une immobilité absolue. Le tremblement de terre s'était apaisé, et sans
doute les forces souterraines exerçaient plus loin leur action dévastatrice, car la chaîne des Andes est

toujours en quelque endroit agitée ou tremblante. Cette fois, la commotion avait été d'une violence

extrême. La ligne des montagnes se trouvait entièrement modifiée. Un panorama nouveau de cimes, de

crêtes et de pics se découpait sur le fond bleu du ciel, et le guide des pampas y eût en vain cherché ses

points de repère accoutumés.

Une admirable journée se préparait; les rayons du soleil, sorti de son lit humide du Pacifique, glissaient
sur les plaines argentines et se plongeaient déjà dans les flots de l'autre océan. Il était huit heures du

matin.

Lord Glenarvan et ses compagnons, ranimés par les soins du major, revinrent peu à peu à la vie. En
somme, ils avaient subi un étourdissement effroyable, mais rien de plus. La cordillère était descendue, et

ils n'auraient eu qu'à s'applaudir d'un moyen de locomotion dont la nature avait fait tous les frais, si l'un

d'eux, le plus faible, un enfant, Robert Grant, n'eût manqué à l'appel.

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