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Jules Verne - Les Enfants du Capitaine Grant

tourbillon d'écume. Une masse liquide pesant plusieurs millions de tonnes les roula dans ses eaux
furieuses. Lorsque la barre fut passée, les hommes revinrent à la surface des eaux et se comptèrent

rapidement; mais les chevaux, sauf Thaouka portant son maître, avaient pour jamais disparu.

«Hardi! Hardi! répétait Glenarvan, qui soutenait Paganel d'un bras et nageait de l'autre.

- Cela va! Cela va!... Répondit le digne savant, et même, je ne suis pas fâché...»

De quoi n'était-il pas fâché? on ne le sut jamais, car le pauvre homme fut forcé d'avaler la fin de sa
phrase avec une demi-pinte d'eau limoneuse. Le major s'avançait tranquillement, en tirant une coupe

régulière qu'un maître nageur n'eût pas désavouée.

Les matelots se faufilaient comme deux marsouins dans leur liquide élément. Quant à Robert, accroché à
la crinière de Thaouka, il se laissait emporter avec lui. Thaouka fendait les eaux avec une énergie

superbe, et se maintenait instinctivement dans la ligne de l'arbre où portait le courant.

L'arbre n'était plus qu'à vingt brasses. En quelques instants, il fut atteint par la troupe entière.

Heureusement, car, ce refuge manqué, toute chance de salut s'évanouissait, et il fallait périr dans les flots.

L'eau s'élevait jusqu'au sommet du tronc, à l'endroit où les branches mères prenaient naissance.

Il fut donc facile de s'y accrocher. Thalcave, abandonnant son cheval et hissant Robert, grimpa le
premier, et bientôt ses bras puissants eurent mis en lieu sûr les nageurs épuisés. Mais Thaouka, entraîné

par le courant, s'éloignait rapidement.

Il tournait vers son maître sa tête intelligente, et, secouant sa longue crinière, il l'appelait en hennissant.

«Tu l'abandonnes! dit Paganel à Thalcave.

- Moi!» s'écria l'indien.

Et, plongeant dans les eaux torrentueuses, il reparut à dix brasses de l'arbre. Quelques instants après, son
bras s'appuyait au cou de Thaouka, et cheval et cavalier dérivaient ensemble vers le brumeux horizon du

nord.

Chapitre XXIII. Où l'on mène la vie des oiseaux

L'arbre sur lequel Glenarvan et ses compagnons venaient de trouver refuge ressemblait à un noyer.

Il en avait le feuillage luisant et la forme arrondie.

En réalité, c'était «l'ombu», qui se rencontre isolément dans les plaines argentines. Cet arbre au tronc
tortueux et énorme est fixé au sol non seulement par ses grosses racines, mais encore par des rejetons

vigoureux qui l'y attachent de la plus tenace façon. Aussi avait-il résisté à l'assaut du mascaret.

Cet ombu mesurait en hauteur une centaine de pieds, et pouvait couvrir de son ombre une
circonférence de soixante toises. Tout cet échafaudage reposait sur trois grosses branches qui se

trifurquaient au sommet du tronc large de six pieds. Deux de ces branches s'élevaient presque

perpendiculairement, et supportaient l'immense parasol de feuillage, dont les rameaux croisés, mêlés,

enchevêtrés comme par la main d'un vannier, formaient un impénétrable abri.

La troisième branche, au contraire, s'étendait à peu près horizontalement au-dessus des eaux mugissantes;

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