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Jules Verne - Les Enfants du Capitaine Grant

l'établissement des estancias, qui sont dirigées par un majordome et un contremaître, ayant sous leurs
ordres quatre péons pour mille têtes de bétail.

Ces gens-là mènent la vie des grands pasteurs de la bible; leurs troupeaux sont aussi nombreux, plus
nombreux peut-être, que ceux dont s'emplissaient les plaines de la Mésopotamie; mais ici la famille

manque au berger, et les grands «estanceros» de la pampa ont tout du grossier marchand de boeufs, rien

du patriarche des temps bibliques.

C'est ce que Paganel expliqua fort bien à ses compagnons, et, à ce sujet, il se livra à une discussion
anthropologique pleine d'intérêt sur la comparaison des races. Il parvint même à intéresser le major, qui

ne s'en cacha point.

Paganel eut aussi l'occasion de faire observer un curieux effet de mirage très commun dans ces plaines
horizontales: les estancias, de loin, ressemblaient à de grandes îles; les peupliers et les saules de leur

lisière semblaient réfléchis dans une eau limpide qui fuyait devant les pas des voyageurs; mais l'illusion

était si parfaite que l'oeil ne pouvait s'y habituer.

Pendant cette journée du 6 novembre, on rencontra plusieurs estancias, et aussi un ou deux saladeros.

C'est là que le bétail, après avoir été engraissé au milieu de succulents pâturages, vient tendre la gorge au
couteau du boucher. Le saladero, ainsi que son nom l'indique, est l'endroit où se salent les viandes. C'est

à la fin du printemps que commencent ces travaux répugnants. Les «saladeros» vont alors chercher les

animaux au corral; ils les saisissent avec le lazo, qu'ils manient habilement, et les conduisent au

saladero; là, boeufs, taureaux, vaches, moutons sont abattus par centaines, écorchés et décharnés. Mais

souvent les taureaux ne se laissent pas prendre sans résistance.

L'écorcheur se transforme alors en toréador, et ce métier périlleux, il le fait avec une adresse et, il faut le
dire, une férocité peu communes. En somme, cette boucherie présente un affreux spectacle. Rien de

repoussant comme les environs d'un saladero; de ces enceintes horribles s'échappent, avec une

atmosphère chargée d'émanations fétides, des cris féroces d'écorcheurs, des aboiements sinistres de

chiens, des hurlements prolongés de bêtes expirantes, tandis que les urubus et les auras, grands vautours

de la plaine argentine, venus par milliers de vingt lieues à la ronde, disputent aux bouchers les débris

encore palpitants de leurs victimes. Mais en ce moment les saladeros étaient muets, paisibles et inhabités.

L'heure de ces immenses tueries n'avait pas encore sonné.

Thalcave pressait la marche; il voulait arriver le soir même au fort indépendance; les chevaux, excités par
leurs maîtres et suivant l'exemple de Thaouka, volaient à travers les hautes graminées du sol. On

rencontra plusieurs fermes crénelées et défendues par des fossés profonds; la maison principale était

pourvue d'une terrasse du haut de laquelle les habitants, organisés militairement, peuvent faire le coup de

fusil avec les pillards de la plaine. Glenarvan eût peut-être trouvé là les renseignements qu'il cherchait,

mais le plus sûr était d'arriver au village de Tandil. On ne s'arrêta pas. On passa à gué le rio de los

Huesos, et, quelques milles plus loin, le Chapaléofu. Bientôt la sierra Tandil offrit au pied des chevaux le

talus gazonné de ses premières pentes, et, une heure après, le village apparut au fond d'une gorge étroite,

dominée par les murs crénelés du fort indépendance.

Chapitre XXI. Le fort indépendance

La sierra Tandil est élevée de mille pieds au-dessus du niveau de la mer; c'est une chaîne primordiale,
c'est-à-dire antérieure à toute création organique et métamorphique, en ce sens que sa texture et sa

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