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Jules Verne - Les Cinq Cents Millions de la Bégum

et dut-elle comprendre toutes les conséquences possibles de la nouvelle que je t'annonce, je suis sûr
qu'elle sera de nous tous celle que ce changement survenu dans notre position troublera le moins. Une

bonne poignée de main à Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets d'avenir.

« Ton père affectionné, « Fr. Sarrasin « D.M.P. »

Cette lettre placée sous enveloppe, avec les papiers les plus importants, à l'adresse de « Monsieur Octave
Sarrasin, élève à l'Ecole centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris », le docteur

prit son chapeau, revêtit son pardessus et s'en alla au Congrès. Un quart d'heure plus tard, l'excellent

homme ne songeait même plus à ses millions.

II DEUX COPAINS

Octave Sarrasin, fils du docteur, n'était pas ce qu'on peut appeler proprement un paresseux. Il n'était ni
sot ni d'une intelligence supérieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il était châtain, et,

en tout, membre-né de la classe moyenne. Au collège il obtenait généralement un second prix et deux ou

trois accessits. Au baccalauréat, il avait eu la note « passable ». Repoussé une première fois au concours

de l'Ecole centrale, il avait été admis à la seconde épreuve avec le numéro 127. C'était un caractère

indécis, un de ces esprits qui se contentent d'une certitude incomplète, qui vivent toujours dans

l'à-peu-près et passent à travers la vie comme des clairs de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la

destinée ce qu'un bouchon de liège est sur la crête d'une vague. Selon que le vent souffle du nord ou du

midi, ils sont emportés vers l'équateur ou vers le pôle. C'est le hasard qui décide de leur carrière. Si le

docteur Sarrasin ne se fût pas fait quelques illusions sur le caractère de son fils, peut-être aurait-il hésité

avant de lui écrire la lettre qu'on a lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs

esprits.

Le bonheur avait voulu qu'au début de son éducation, Octave tombât sous la domination d'une nature
énergique dont l'influence un peu tyrannique mais bienfaisante s'était de vive force imposée à lui. Au

lycée Charlemagne, où son père l'avait envoyé terminer ses études, Octave s'était lié d'une amitié étroite

avec un de ses camarades, un Alsacien, Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait

bientôt écrasé de sa vigueur physique, intellectuelle et morale.

Marcel Bruckmann, resté orphelin à douze ans, avait hérité d'une petite rente qui suffisait tout juste à
payer son collège. Sans Octave, qui l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'eût jamais mis le pied

hors des murs du lycée.

Il suivit de là que la famille du docteur Sarrasin fut bientôt celle du jeune Alsacien. D'une nature sensible,
sous son apparente froideur, il comprit que toute sa vie devait appartenir à ces braves gens qui lui

tenaient lieu de père et de mère. Il en arriva donc tout naturellement à adorer le docteur Sarrasin, sa

femme et la gentille et déjà sérieuse fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits, non

par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il s'était donné la tâche agréable de faire de

Jeanne, qui aimait l'étude, une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en même temps,

d'Octave un fils digne de son père. Cette dernière tâche, il faut bien le dire, le jeune homme la rendait

moins facile que sa soeur, déjà supérieure pour son âge à son frère. Mais Marcel s'était promis d'atteindre

son double but.

C'est que Marcel Bruckmann était un de ces champions vaillants et avisés que l'Alsace a coutume
d'envoyer, tous les ans, combattre dans la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait déjà par la

dureté et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacité de son intelligence. Il était tout volonté et

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