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Jules Verne - Les Cinq Cents Millions de la Bégum

l'atmosphère. Après six mois passés sans voir un brin d'herbe, il prenait sa revanche. Une allée sablée le
conduisit par une pente insensible au pied d'un beau degré de marbre, dominé par une majestueuse

colonnade. En arrière se dressait la masse énorme d'un grand bâtiment carré qui était comme le piédestal

de la Tour du Taureau. Sous le péristyle, Marcel aperçut sept à huit valets en livrée rouge, un suisse à

tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les colonnes de riches candélabres de bronze, et, comme il

montait le degré, un léger grondement lui révéla que le chemin de fer souterrain passait sous ses pieds.

Marcel se nomma et fut aussitôt admis dans un vestibule qui était un véritable musée de sculpture. Sans
avoir le temps de s'y arrêter, il traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva à un salon

jaune et or où le valet de pied le laissa seul cinq minutes. Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet

de travail vert et or.

Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre à côté d'une chope de bière, faisait au milieu
de ce luxe l'effet d'une tache de boue sur une botte vernie.

Sans se lever, sans même tourner la tête, le Roi de l'Acier dit froidement et simplement :

« Vous êtes le dessinateur

- Oui, monsieur.

- J'ai vu de vos épures. Elles sont très bien. Mais vous ne savez donc faire que des machines à vapeur ?

- On ne m'a jamais demandé autre chose.

- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?

- Je l'ai étudiée à mes moments perdus et pour mon plaisir. »

Cette réponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors son employé.

« Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous verrons un peu comment vous vous
en tirerez !... Ah ! vous aurez de la peine à remplacer cet imbécile de Sohne, qui s'est tué ce matin en

maniant un sachet de dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter tous ! »

Il faut bien l'avouer ; ce manque d'égards ne semblait pas trop révoltant dans la bouche de Herr Schultze !

VIII LA CAVERNE DU DRAGON

Le lecteur qui a suivi les progrès de la fortune du jeune Alsacien ne sera probablement pas surpris de le
trouver parfaitement établi, au bout de quelques semaines, dans la familiarité de Herr Schultze. Tous

deux étaient devenus inséparables. Travaux, repas, promenades dans le parc, longues pipes fumées sur

des mooss de bière - ils prenaient tout en commun. Jamais l'ex-professeur d'Iéna n'avait rencontré un

collaborateur qui fût aussi bien selon son coeur, qui le comprît pour ainsi dire à demi-mot, qui sût utiliser

aussi rapidement ses données théoriques.

Marcel n'était pas seulement d'un mérite transcendant dans toutes les branches du métier, c'était aussi le
plus charmant compagnon, le travailleur le plus assidu, l'inventeur le plus modestement fécond.

Herr Schultze était ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in petto :

« Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garçon ! » La vérité est que Marcel avait pénétré du premier

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