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Jules Verne - Les Cinq Cents Millions de la Bégum

race saxonne, et, dans la suite, sa disparition totale de la surface du globe. Cependant, ces résultats
pouvaient être tenus en échec si le programme du docteur avait un commencement de réalisation, à plus

forte raison si l'on pouvait croire à son succès. Il appartenait donc à tout Saxon, dans l'intérêt de l'ordre

général et pour obéir à une loi inéluctable, de mettre à néant, s'il le pouvait, une entreprise aussi folle. Et

dans les circonstances qui se présentaient, il était clair que lui, Schultze, M. D. privat docent de

chimie à l'Université d'Iéna, connu par ses nombreux travaux comparatifs sur les différentes races

humaines - travaux où il était prouvé que la race germanique devait les absorber toutes - , il était clair

enfin qu'il était particulièrement désigné par la grande force constamment créative et destructive de la

nature, pour anéantir ces pygmées qui se rebellaient contre elle. De toute éternité, il avait été arrêté que

Thérèse Langévol épouserait Martin Schultze, et qu'un jour les deux nationalités, se trouvant en présence

dans la personne du docteur français et du professeur allemand, celui-ci écraserait celui-là. Déjà il avait

en main la moitié de la fortune du docteur. C'était l'instrument qu'il lui fallait.

D'ailleurs, ce projet n'était pour Herr Schultze que très secondaire ; il ne faisait que s'ajouter à ceux,
beaucoup plus vastes, qu'il formait pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se fusionner

avec le peuple germain et de se réunir au Vaterland. Cependant, voulant connaître à fond - si tant est

qu'ils pussent avoir un fond - , les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait déjà l'implacable

ennemi, il se fit admettre au Congrès international d'Hygiène et en suivit assidûment les séances. C'est au

sortir de cette assemblée que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur Sarrasin lui-

même, l'entendirent un jour faire cette déclaration : qu'il s'élèverait en même temps que France-Ville une

cité forte qui ne laisserait pas subsister cette fourmilière absurde et anormale.

« J'espère, ajouta-t-il, que l'expérience que nous ferons sur elle servira d'exemple au monde ! »

Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il fût pour l'humanité, n'en était pas à avoir besoin
d'apprendre que tous ses semblables ne méritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces

paroles de son adversaire, pensant, en homme sensé, qu'aucune menace ne devait être négligée. Quelque

temps après, écrivant à Marcel pour l'inviter à l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident, et lui

fit un portrait de Herr Schultze, qui donna à penser au jeune Alsacien que le bon docteur aurait là un rude

adversaire. Et comme le docteur ajoutait :

« Nous aurons besoin d'hommes forts et énergiques, de savants actifs, non seulement pour édifier, mais
pour nous défendre », Marcel lui répondit :

« Si je ne puis immédiatement vous apporter mon concours pour la fondation de votre cité, comptez
cependant que vous me trouverez en temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze,

que vous me dépeignez si bien. Ma qualité d'Alsacien me donne le droit de m'occuper de ses affaires. De

près ou de loin, je vous suis tout dévoué. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou même

quelques années sans entendre parler de moi, ne vous en inquiétez pas. De loin comme de près, je n'aurai

qu'une pensée : travailler pour vous, et, par conséquent, servir la France. »

V LA CITE DE L'ACIER

Les lieux et les temps sont changés. Il y a cinq années que l'héritage de la Bégum est aux mains de ses
deux héritiers et la scène est transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, à dix lieues du

littoral du Pacifique. Là s'étend un district vague encore, mal délimité entre les deux puissances

limitrophes, et qui forme comme une sorte de Suisse américaine.

Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les pics abrupts qui se dressent vers le

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