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Jules Verne - Le Château des Carpathes

« Mon maître... venez donc ! » répéta Rotzko.

Et Franz allait enfin le suivre, lorsque, sur le terre-plein du bastion, où se dressait le hêtre légendaire,
apparut une forme vague...

Franz s'arrêta, regardant cette forme, dont le profil s'accentuait peu à peu.

C'était une femme, la chevelure dénouée, les mains tendues, enveloppée d'un long vêtement blanc.

Mais ce costume, n'était-ce pas celui que portait la Stilla dans cette scène finale d'Orlando, où Franz de
Télek l'avait vue pour la dernière fois ?

Oui ! et c'était la Stilla, immobile, les bras dirigés vers le jeune comte, son regard si pénétrant attaché sur
lui...

« Elle !... Elle !... » s'écria-t-il.

Et, se précipitant, il eût roulé jusqu'aux assises de la muraille, si Rotzko ne l'eût retenu...

L'apparition s'effaça brusquement. C'est à peine si la Stilla s'était montrée pendant une minute...

Peu importait ! Une seconde eût suffi à Franz pour la reconnaître, et ces mots lui échappèrent :

« Elle... elle... vivante ! »

XII

Était-ce possible ? La Stilla, que Franz de Télek ne croyait jamais revoir, venait de lui apparaître sur le
terre-plein du bastion !... Il n'avait pas été le jouet d'une illusion, et Rotzko l'avait vue comme lui !...

C'était bien la grande artiste, vêtue de son costume d'Angélica, telle qu'elle s'était montrée au public à sa

représentation d'adieu au théâtre San-Carlo !

L'effroyable vérité éclata aux yeux du jeune comte. Ainsi, cette femme adorée, celle qui allait devenir
comtesse de Télek, était enfermée depuis cinq ans au milieu des montagnes transylvaines ! Ainsi, celle

que Franz avait vue tomber morte en scène, avait survécu ! Ainsi, tandis qu'on le rapportait mourant à

son hôtel, le baron Rodolphe avait pu pénétrer chez la Stilla, l'enlever, l'entraîner dans ce château des

Carpathes, et ce n'était qu'un cercueil vide que toute la population avait suivi, le lendemain, au Campo

Santo Nuovo de Naples !

Tout cela paraissait incroyable, inadmissible, répulsif au bon sens. Cela tenait du prodige, cela était
invraisemblable, et Franz aurait dû se le répéter jusqu'à l'obstination... Oui 1... mais un fait dominait : la

Stilla avait été enlevée par le baron de Gortz, puisqu'elle était dans le burg !... Elle était vivante, puisqu'il

venait de la voir au-dessus de cette muraille !... Il y avait là une certitude absolue.

Le jeune comte cherchait pourtant à se remettre du désordre de ses idées, qui, d'ailleurs, allaient se
concentrer en une seule : arracher à Rodolphe de Gortz la Stilla, depuis cinq ans prisonnière au château

des Carpathes !

« Rotzko, dit Franz d'une voix haletante, écoute-moi... comprends-moi surtout... car il me semble que la
raison va m'échapper...

- Mon maître... mon cher maître !

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