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Jules Verne - Le Château des Carpathes

terrain s'arrondissait le plateau d'Orgall, couronne par les constructions du burg.

Nic Deck atteignit enfin ce plateau, après un dernier coup de collier qui réduisit le docteur à l'état de
masse inerte. Le pauvre homme n'aurait pas eu la force de se traîner vingt pas de plus, et il tomba comme

le boeuf qui s'abat sous la masse du boucher.

Nie Deck se ressentait à peine de la fatigue de cette rude ascension. Debout, immobile, il dévorait du
regard ce château des Carpathes, dont il ne s'était jamais approché.

Devant ses yeux se développait une enceinte crénelée, défendue par un fossé profond, et dont l'unique
pont-levis était redressé contre une poterne, qu'encadrait un cordon de pierres.

Autour de l'enceinte, à la surface du plateau d'Orgall, tout était abandon et silence.

Un reste de jour permettait d'embrasser l'ensemble. du burg qui s'estompait confusément au milieu des
ombres du soir. Personne ne se montrait au-dessus du parapet de la courtine, personne sur la plate-forme

supérieure du donjon, ni sur la terrasse circulaire du premier étage. Pas un filet de fumée ne s'enroulait

autour de l'extravagante girouette, rongée d'une rouille séculaire.

« Eh bien, forestier, demanda le docteur Patak, conviendras-tu qu'il est impossible de franchir ce fossé,
de baisser ce pont-levis, d'ouvrir cette poterne ? »

Nic Deck ne répondit pas. Il se rendait compte qu'il serait nécessaire de faire halte devant les murs du
château. Au milieu de cette obscurité, comment aurait-il pu descendre au fond du fossé et s'élever le long

de l'escarpe pour pénétrer dans l'enceinte ? Évidemment, le plus sage était d'attendre l'aube prochaine,

afin d'agir en pleine lumière.

C'est ce qui fut résolu au grand ennui du forestier, mais à l'extrême satisfaction du docteur.

VI

Le mince croissant de la lune, délié comme une faucille d'argent, avait disparu presque aussitôt après le
coucher du soleil. Des nuages, venus de l'ouest, éteignirent successivement les dernières lueurs du

crépuscule. L'ombre envahit peu à peu l'espace en montant des basses zones. Le cirque de montagnes

s'emplit de ténèbres, et les formes du burg disparurent bientôt sous la crêpe de la nuit.

Si cette nuit-là menaçait d'être très obscure, rien n'indiquait qu'elle dût être troublée par quelque météore
atmosphérique, orage, pluie ou tempête. C'était heureux pour Nic Deck et son compagnon, qui allaient

camper en plein air.

Il n'existait aucun bouquet d'arbres sur cet aride plateau d'Orgall. Çà et là seulement des buissons ras à
ras de terre, qui n'offraient aucun abri contre les fraîcheurs nocturnes. Des roches tant qu'on en voulait,

les unes à demi enfouies dans le sol, les autres, à peine en équilibre, et qu'une poussée eût suffi à faire

rouler jusqu'à la sapinière.

En réalité, l'unique plante qui poussait à profusion sur ce sol pierreux, c'était un épais chardon appelé «
épine russe », dont les graines, dit Elisée Reclus, furent apportées à leurs poils par les chevaux

moscovites - « présent de joyeuse conquête que les Russes firent aux Transylvains ».

A présent, il s'agissait de s'accommoder d'une place quelconque pour y attendre le jour et se garantir
contre l'abaissement de la température, qui est assez notable à cette altitude.

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