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Jules Verne - Le Château des Carpathes

population peu difficile de Werst. Il faut ajouter - ce qui ne saurait surprendre - que le docteur Patak était
un esprit fort, comme il convient à quiconque s'occupe de soigner ses semblables. Aussi n'admettait-il

aucune des superstitions qui ont cours dans la région des Carpathes, pas même celles qui concernaient le

burg. Il en riait, il en plaisantait. Et, lorsqu'on disait devant lui que personne n'avait osé s'approcher du

château depuis un temps immémorial :

« Il ne faudrait pas me défier d'aller rendre visite à votre vieille cassine ! » répétait-il à qui voulait
l'entendre.

Mais, comme on ne l'en défiait pas, comme on se gardait même de l'en défier, le docteur Patak n'y était
point allé, et, la crédulité aidant, le château des Carpathes était toujours enveloppé d'un impénétrable

mystère.

IV

En quelques minutes, la nouvelle rapportée par le berger se fut répandue dans le village. Maître Koltz,
ayant en main la précieuse lunette, venait de rentrer à la maison, suivi de Nic Deck et de Miriota. A ce

moment, il n'y avait plus sur la terrasse que Frik, entouré d'une vingtaine d'hommes, femmes et enfants,

auxquels s'étaient joints quelques Tsiganes, qui ne se montraient pas les moins émus de la population

werstienne. On entourait Frik, on le pressait de questions, et le berger répondait avec cette superbe

importance d'un homme qui vient de voir quelque chose de tout à fait extraordinaire.

« Oui ! répétait-il, le burg fumait, il fume encore, et il fuinera tant qu'il en restera pierre sur pierre !

- Mais qui a pu allumer ce feu ?... demanda une vieille femme, qui joignait les mains.

- Le Chort, répondit Frik, en donnant au diable le nom qu'il a en ce pays, et voilà un malin qui s'en tend
mieux à entretenir les feux qu'à les éteindre » Et, sur cette réplique, chacun de chercher à apercevoir la

fumée sur la pointe du donjon. En fin de compte, la plupart affirmèrent qu'ils la distinguaient

parfaitement, bien qu'elle fût parfaitement invisible à cette distance.

L'effet produit par ce singulier phénomène dépassa tout ce qu'on pourrait imaginer. Il est nécessaire
d'insister sur ce point. Que le lecteur veuille bien se mettre dans une disposition d'esprit identique à celle

des gens de Werst, et il ne s'étonnera plus des faits qui vont être ultérieurement relatés. je ne lui demande

pas de croire au surnaturel, mais de se rappeler que cette ignorante population y croyait sans réserve. A la

défiance qu'inspirait le château des Carpathes, alors qu'il passait pour être désert, allait désormais se

joindre l'épouvante, puisqu'il semblait habité, et par quels êtres, grand Dieu !

Il y avait à Werst un lieu de réunion, fréquenté des buveurs, et même affectionné de ceux qui, sans boire,
aiment à causer de leurs affaires, après journée faite, - ces derniers en nombre restreint, cela va de soi. Ce

local, ouvert à tous, c'était la principale, ou pour mieux dire, l'unique auberge du village.

Quel était le propriétaire de cette auberge ? Un juif du nom de Jonas, brave homme âgé d'une soixantaine
d'années, de physionomie engageante mais bien sémite avec ses yeux noirs, son nez courbe, sa lèvre

allongée, ses cheveux plats et sa barbiche traditionnelle. Obséquieux et obligeant, il prêtait volontiers de

petites sommes à l'un ou à l'autre, sans se montrer exigeant pour les garanties, ni trop usurier pour les

intérêts, quoiqu'il entendît être payé aux dates acceptées par l'emprunteur. Plaise au Ciel que les juifs

établis dans le pays transylvain soient toujours aussi accommodants que l'aubergiste de Werst.

Par malheur, cet excellent Jonas est une exception. Ses coreligionnaires par le culte, ses confrères par la

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