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Jules Verne - L'Île mystérieuse

Mais, après s'être un instant équilibré dans les zones supérieures, l'aérostat commença à redescendre.

Le gaz fuyait par la déchirure, qu'il était impossible de réparer.

Les passagers avaient fait tout ce qu'ils pouvaient faire. Aucun moyen humain ne pouvait les sauver
désormais. Ils n'avaient plus à compter que sur l'aide de Dieu.

À quatre heures, le ballon n'était plus qu'à cinq cents pieds de la surface des eaux. Un aboiement sonore
se fit entendre. Un chien accompagnait les passagers et se tenait accroché près de son maître dans les

mailles du filet.

«Top a vu quelque chose!» s'écria l'un des passagers.

Puis, aussitôt, une voix forte se fit entendre:

«Terre! terre!»

Le ballon, que le vent ne cessait d'entraîner vers le sud-ouest, avait, depuis l'aube, franchi une distance
considérable, qui se chiffrait par centaines de milles, et une terre assez élevée venait, en effet,

d'apparaître dans cette direction.

Mais cette terre se trouvait encore à trente milles sous le vent. Il ne fallait pas moins d'une grande heure
pour l'atteindre, et encore à la condition de ne pas dériver. Une heure! Le ballon ne se serait-il pas

auparavant vidé de tout ce qu'il avait gardé de son fluide?

Telle était la terrible question! Les passagers voyaient distinctement ce point solide, qu'il fallait atteindre
à tout prix. Ils ignoraient ce qu'il était, île ou continent, car c'est à peine s'ils savaient vers quelle partie du

monde l'ouragan les avait entraînés! Mais cette terre, qu'elle fût habitée ou qu'elle ne le fût pas, qu'elle

dût être hospitalière ou non, il fallait y arriver!

Or, à quatre heures, il était visible que le ballon ne pouvait plus se soutenir.

CHAPITRE II

Il rasait la surface de la mer. Déjà la crête des énormes lames avait plusieurs fois léché le bas du filet,
l'alourdissant encore, et l'aérostat ne se soulevait plus qu'à demi, comme un oiseau qui a du plomb dans

l'aile. Une demi-heure plus tard, la terre n'était plus qu'à un mille, mais le ballon, épuisé, flasque,

distendu, chiffonné en gros plis, ne conservait plus de gaz que dans sa partie supérieure. Les passagers,

accrochés au filet, pesaient encore trop pour lui, et bientôt, à demi plongés dans la mer, ils furent battus

par les lames furieuses. L'enveloppe de l'aérostat fit poche alors, et le vent s'y engouffrant, le poussa

comme un navire vent arrière.

Peut-être accosterait-il ainsi la côte!

Or, il n'en était qu'à deux encablures, quand des cris terribles, sortis de quatre poitrines à la fois,
retentirent. Le ballon, qui semblait ne plus devoir se relever, venait de refaire encore un bond inattendu,

après avoir été frappé d'un formidable coup de mer. Comme s'il eût été délesté subitement d'une nouvelle

partie de son poids, il remonta à une hauteur de quinze cents pieds, et là il rencontra une sorte de remous

du vent, qui, au lieu de le porter directement à la côte, lui fit suivre une direction presque parallèle. Enfin,

deux minutes plus tard, il s'en rapprochait obliquement, et il retombait définitivement sur le sable du

rivage, hors de la portée des lames.

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